Le journal de 5h12

Vendredi 22 février 2008

L’un des soldats était mon ami

Classé dans : JOURNAL, NOUVELLES — ange7 @ 5:12
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Il y avait cette danse ridicule et un rien macabre. Le général et ses troupes, dans leur kaki écœurant, se tenaient la main en une ronde exaspérante. L’un des soldats était mon ami. Les bottes montantes pataugeaient et sautaient dans plusieurs centimètres d’eau, déjà, et le niveau montait lentement. Leurs cris étaient inintelligibles, mais féroces et insultants sans doute. Leurs bouches énormes, moustachues et barbues, jungle de poils, se déchiraient en beuglant. Leurs yeux éteints durant les longues marches avaient une lueur qui m’effrayait, qui semblait une flamme sèche et rouge, qui était de la haine. Leurs bras, attachés en ce vicieux cercle balançaient avec mesure comme ils tournaient en rond. Leurs mains crispées, les unes sur les autres, leurs doigts recourbés comme serres d’aigle, comme crocs de boucher.
L’eau montait. Le bruit de l’eau, écrasée, éclaboussée, chassée et revenant toujours s’amplifiait et devenait grondant. La salle était une sorte de hangar, une cave peut-être, un endroit humide et sombre. Les sons, les cris, les pleurs y résonnaient longtemps. Les murs avaient la couleur de la crasse, de la terre mouillée, de l’armée, une teinte indistincte et repoussante. Le sol, couvert par le liquide était invisible à présent, mais devait être de terre battue ou de sable. Le plafond, le plafond, était de plus en plus proche.
L’un des soldats était mon ami, il tenait la main du général, juste à sa droite. Il était jeune, peut-être vingt ans à peine, peut-être même pas. Ses cheveux ras étaient très blonds, si bien qu’on l’aurait cru chauve de quelque distance. Ses yeux étaient profonds et pleins de larmes qui ne pouvaient pas s’échapper. Bleus, sans doute, mais ce n’est pas certain. Il gesticulait comme les autres, avec les autres, désarticulé et risible. Sa peau était terne et tirait au mauve. Sous ses lèvres qui perdaient aussi leur couleur, sa mâchoire se serrait à s’en casser les dents. Cela creusait encore ses joues et il paraissait vraiment malade. Il ne chantait pas.
Le général, à côté, était un bien étrange personnage. Ni grand ni petit, mais massif. C’est le mouvement de ses bras à lui qui se répétait en écho tout le long de la ronde, c’est la force de son cri, seul, qui semblait emplir l’espace de toute la pièce. Mais non : c’était seulement l’eau qui montait. Son visage était cette forêt noire où un trou rouge gueulait. Ses cheveux étaient courts, son front, son nez et ses oreilles attestaient qu’il fut de chair. Son teint poli avait le lustre des vieux meubles, ses yeux jaillissants avaient la force d’arbalètes. Il s’épanouissait dans ces jeux morbides, revigoré par le goût de la violence, revivifié par l’odeur de l’injustice. Il était seul et il était tous à la fois.
Le niveau de l’eau était monté si haut dans la danse que les soldats ne bougeaient plus à présent. Ils ne s’étaient pas lâché les mains mais elles étaient sous l’eau, comme leurs jambes et plus de la moitié du torse. Ils poussaient toujours des hurlements, semblait-il, mais rien n’était vraiment audible. Ils étaient fous, comme à l’habitude, ou bien un peu plus encore.
Enfin, le cercle se brisa et tous restèrent sur place. Le général attira à lui le corps qui flottait et saignait et gémissait comme un enfant.
D’une poigne terrible, il enfonça la tête sous l’eau et un silence assourdi et cotonneux se fit.
Quand enfin j’ouvris les yeux, après ce qui me parut être un moment intensément immense, je vis tout d’abord la triste mine de mon ami. Je vis les larmes qui avaient enfin réussi à couler le long de ses joues pâles. Puis, détournant la tête, je vis le rictus figé du général et la perspective grotesque et cassée de son bras qui me maintenait sous l’eau. Mes yeux piquaient, car de la terre mêlée à l’eau les griffait. Je voulus ouvrir la bouche, mais elle l’était déjà, grande ouverte, désespérément ouverte et inutile.
Mes narines étaient pleines d’eau elles aussi, tout mon corps en fait s’était gonflé comme une éponge.
Je fermais les yeux de dépit et de fatigue, d’impuissance et de tristesse. Puis je les rouvris aussitôt, car l’asphyxie dans le noir était plus terrible encore.
Au-dessus de moi, portant l’estocade, le regard du général transperçait la surface.

Photo et retouche Ange7, Séoul 2008.

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Le reste de la série est sous la catégorie NOUVELLES : le garde, le sergent, le lieutenant, le colonel et l’amiral.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : L’odeur des fleurs
-”Je t’ai à l’oeil, mon garçon”. La barbe grave et le doigt maigre pointé en direction d’Edmond, le professeur
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2 commentaires »

  1. Oppressant, étouffant ce texte… Accélération de mon propre rythme cardiaque à mesure de ma lecture, ce qui m’a presque fait sourire !

    Commentaire par DdM — Vendredi 22 février 2008 @ 5:22


  2. C’est atteint.

    (pour un commentaire un chouilla plus poussé, que je me permets malgré être resté franchement sans voix et frémissant : ce texte me semble pour moi un peu dur à comprendre au début, car il ne donne aucune indication. Peut-être une petite piste au début nous permettrait d’y plonger avec plus de facilité, sans le dénaturer pour autant ? On se demande ce qu’est l’eau, par exemple, du coup on a du mal à rentrer dans le texte. Et le corps apparait sans un cri ni une attention particulière au début, du coup on s’en étonne. Très très beau et poignant en tout cas, ces quelques lignes se sont autoautorisées car je l’aime beaucoup.)

    Commentaire par J. — Samedi 17 mai 2008 @ 1:29

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