A l’auberge du chat bleu,
quand on a gratté la porte,
on distingue du velours
qui glisse sur le parquet.
Le verrou est repoussé,
et l’on peut se faufiler
à l’auberge du chat bleu.
A l’auberge du chat bleu,
les couches sont bien modestes,
des fauteuils tout lacérés,
des coussins dépareillés,
canapés de vieux velours.
On somnole sur le sol,
à l’auberge du chat bleu.
A l’auberge du chat bleu,
on mange ce que l’on trouve,
souvent un quignon de pain
que l’on trempe dans du lait.
On goûtera du poisson
si un revient de la pêche,
à l’auberge du chat bleu.
A l’auberge du chat bleu,
par nuit de mauvaise lune,
c’est plein jusqu’à déborder.
Pourtant le silence règne,
rendez-vous de solitaires,
chacun reste dans son coin,
à l’auberge du chat bleu.
Il faut s’hâter aux halles tôt, s’adjuger les plus joli lots.
Les séparer en mini-doses, les emballer de cellulose.
Il faut trouver, sur l’avenue, le meilleur coin; le plus en vue.
Un endroit sûr et dégagé en bordure du défilé.
A côté du seau rempli d’eau, ne pas oublier l’écriteau :
“Muguet frais direct du jardin, tient trois semaines tant le brin”.
Enfin il faut avec sa gouaille faire en sorte que ça travaille.
.
.
J’ai ramassé pour toi
un panier de fruits rouges
les plus beaux du jardin
offerts dans leur costume
carminé de soleil
.
J’ai découpé pour toi
mille dés de fruits rouges
leur pulpe veloutée
a cédé au couteau
comme on se laisse aimer
.
J’ai préparé pour toi
un nectar de fruits rouges
je n’ai pas oublié
le miel ni le citron
il ne manque que toi
.
.
.
Toujours chercher à comprendre
C’est ce qui nous assombrit.
Que fait le soleil la nuit ?
La lune, qui vient la pendre ?
.
Et qui réveille le coq ?
Que fait la chouette le jour ?
Où file le ru qui court ?
Combien d’amour reste en stock ?
.
Pourquoi la pluie pleure-t-elle ?
Quel mot de trop ai-je dit ?
Pourquoi, dis, es-tu partie ?
Et qui a pris mon ombrelle ?
Il y a dans l’arrière-boutique
A y regarder de plus près
Des cartons dont la pile oblique
Et des boîtes mal alignées .
C’est que de ton dos bouleversant
Tu as fait chavirer l’échelle
C’est que mes mains en te cherchant
Ont fait valdinguer les archelles .
Te coursant pour te dévorer,
T’évitant quand tu voulais mordre
L’espièglerie de nos baisers
Nos cœurs ont causé ce désordre .
Là, ta tête s’est renversée
Parmi les sacs, offrant ton cou
Et ta chevelure étalée
Couvrant les pots de ses flots fous . Ici, ton corps dans les paniers
N’a creusé qu’une inflexion
Terrestre quand il résistait
Éthéré dans son abandon .
À y regarder de plus près
Avec ses flèches et sa musique
On dirait qu’Amour est passé
Dedans notre arrière-boutique
Y’a un vertige qui me prend: tout est tout Pise alentours.
J’ai pourtant bien été prudent, j’ai louvoyé, fait des détours.
Et je n’ai planté qu’un instant mes yeux dans son regard velours.
Ça m’a piqué immédiatement, ça m’a brisé le souffle court,
J’ai du ciment entre les dents, la vision floue, les membres gourds.
C’est un concert retentissant, dans ma tête un drôle de tambour.
Un regard, un regard seulement, un regard traversant d’Amour.
Y’a un vertige, maintenant, tout tourne, tourne et tourne autour.
Les bûches dans l’âtre
Sifflent en gazouillis,
La soupe au chaudron
Pendue sur le feu,
Épaisse et beigeâtre,
Trop longtemps bouillie,
Fleure le goudron
Dans l’air suiffeux.
.
La vile acariâtre,
Dans le margouillis,
ajoute un tendron
Sanglant, moelleux,
Et quatre ranatres,
Puis un bafouillis
Sort du laideron
en mots mystérieux.
.
Et coup de théâtre,
Explosion, fouillis,
En lieu du chaudron :
Un prince amoureux !
.
Il en faut des bedeaux,
dans les limbes d’immeubles,
pour faire monter-descendre,
à la force, à la corde,
ces millions d’ascenseurs
qui nous portent sans peine.
Les pauvres, torses nus,
proches de la chaudière,
ont de par leur service
des bras démesurés.
Et tout le jour, ils hissent,
avec des “han” d’efforts.
C’est qu’il n’y a plus de cloches,
en ce siècle profane !
Le pape qui trouva
cette reconversion
n’est pas peu fier de lui
et compte ses millions.
Y’a comme un flottement, évident et palpable
Quand on s’assoit parfois tous les deux à la table
La gêne contenue forme un brouillard épais
Qui nous cache à nous-mêmes tout ce que l’on était
Y’a des petits souv’nirs, de petites trahisons
Qui font autour de nous un bruit de papillon
Y’a le poids du passé qu’en finit pas d’être lourd
Y’a ce silence qui a rayé les mots d’amour
Tout nos gestes sont lents, inutiles, joués
Et chacun prend bien soin à ne rien déplacer
Surtout que rien n’avance, que prime l’immobile
Le statu quo est le dernier îlot tranquille
On se surveille comme le lait sur la flamme
On se sent vivre à deux secondes du drame
Et puisque le bonheur a deserté les lieux
Le malheur, lui, on l’entretient à petit feu
On est sur un chemin tout bordé de barrières
Des falaises au devant, des falaises derrière
C’est comme un labyrinthe sans entrée ni sortie
Même faute, même peine : condamnation à vie