Crénom !

Notes pour plus tard :
Quelqu’un pourra-t-il m’expliquer comment fit cet individu dans l’état de décrépitude où tout les témoins l’ont surpris et ainsi qu’il fut constaté par rapport formel de police, comment un être claudiquant, qui n’avait qu’un seul soulier même, comment il a pu, celui-là qu’on aurait, me répète-t-on, gaiement voué au gémonies, lui ainsi vil et détestable, ce misérable malhabile tel que chacun me l’a décrit, j’aimerais bien savoir comment il a réussi ce coquin, à me voler d’un mouvement ma montre en or et mon lorgnon avant, quasi-sorcellerie, de s’évaporer tout à fait dans le décor et l’air du soir?

Photo imperméable DR, Illustration Ange7.


=°= Cliquez pour un kilométrique article au hasard =°=

Rose très mièvre

Yerim and Her Pink Thing

Notes pour plus tard :
Tout est blafard et délavé dans cet appartement pastel. Débordant la chambre d’enfant, le rose, subrepticement, a inondé toutes les pièces. Il s’est collé au papier-peint, a couvert le linoléum et pas un meuble n’a sa touche jusqu’au frigo qui est bonbon. Sur un canapé vieux saumon s’exposent des coussins à franges qui ont peut-être été orange. Au sol gît un épais tapis à l’indicible coloris. Quelques tristes peintures à l’eau, aux murs, complètent le tableau.

Photo : Yerim and Her Pink Things par YOON JeongMee.


=°= Cliquez pour un frénétique article au hasard =°=

La purée de pois

La tour Eiff...

Notes pour plus tard :
Par méchante journée d’hiver, comme il pleuvait à fin crachin et que le vent giflait les peaux, aucun touriste ne rêvait de grimper dans la tour Eiffel. Les champs de Mars étaient déserts et hors des véhicules clos, il n’y avait passant qui passe. Avec ma chance habituelle, c’est le jour que j’avais choisi pour te montrer Paris du ciel. Tremblant dessous mon parapluie, je contemplais mon espoir fondre quand soudain je t’ai aperçue, bravant les gouttes et les frimas qui t’approchais à petits pas. Avec ce temps de dépression, le vendeur a semblé inquiet que je lui prenne des billets mais quand il t’a vue si jolie, il a dû lire à mon sourire que nous ne souhaitions pas sauter. La machine s’est ébranlée, ses rouages nous ont extrait du sol pour gagner les nuages. Comme le soir rongeait la ville, les rues devenues électriques étaient semées avec rigueur de petits cailloux lumineux que la pluie rendait scintillants. Mais passé le deuxième étage, la cité s’est évanouie et l’horizon a disparu. Au sommet nous sommes sortis de l’ascenseur sur la terrasse. Jamais je ne m’étais trouvé dans une brume aussi épaisse ! Il n’y avait plus rien que ça : nous deux dans un grand coton gris. Pour ne pas risquer de se perdre, nos mains, tout naturellement, se sont rejointes et étreintes ; comme on n’y voyait à un mètre, que les rafales nous fouettaient, nos corps aussi se sont trouvés. Nous sommes ainsi restés longtemps : enlassés, en proie au vertige, mais cramponnés en nos regards. Et malgré le temps accablant, le panorama unichrome, j’ai gravé de cette visite un souvenir éblouissant.

Photo Ange7, Paris 2009.


=°= Et pour prolonger la visite : un qasida au hasard =°=

L’air sérieux

Classroom

Notes pour plus tard :
Avec un certain talent, le professeur à barbiche feint le calme olympien. Il use de concentration et s’applique pour ignorer le gloussement cristallin qui commence de courir entre les rangs de table. Mais, quand le rire se propage, il enfle, c’est inévitable. Ici un hoquet et là son écho, bientôt, plus moyen pour la classe hilare de retenir son fou-rire. Il éclate alors, mais léger, enfantin, sans malice. Il saute et court si bien sur les quatre murs qu’il secoue bientôt le digne maître qui, s’il ne pipe mot, se pince les lèvres et remue sur sa chaise comme un asticot. Derrière ses lunettes rondes, marqués de la même étincelle que les enfants qui continuent de s’esclaffer joyeusement, ses yeux brillent d’un éclat de bonheur juvénile et sincère.

Illustration Ange7 2009.



=°= Et pour prolonger la visite : une nouvelle au hasard =°=

Une halte

Frame

Notes pour plus tard :
À l’étape, le corps, d’abord, ne voulait pas croire à son répit. Les jambes, se remémorant la longue route de marche, ne cessaient de trembler et les épaules, bien que libérées de l’accablant sac de voyage, avaient des élans de sang comme si un croc de boucher voulait les soulever de terre. Les estomacs qui braillaient depuis des heures se contentaient pourtant de la portion minime du jour et un peu d’alcool fort venait tirer sur les consciences un rideau salutaire qui masquait à la fois notre fatigue extrême et l’indigence de notre situation. Puis le miracle de la jeunesse se produisait, comme chaque nuit : le sommeil nous abreuvait de rêves et d’espoir et emplissait si bien nos veines de sève saine et de vigueur que nous étions, tôt matin, prêts à partir, le coeur ragaillardi.

Photo Ange7, Quinson 2009 .


=°= Et pour prolonger la visite : un lai au hasard =°=

Le bon motif

ursin

Notes pour plus tard :
Sur le perron s’étalait une mosaïque naïve de galets fantaisie figurant un oursin. Voilà qui lui convenait à merveille ! Elle était toute ainsi : un coeur rouge et vif, hérissé de saillies redoutables, une coque fragile et pourtant parée pour le combat, un danger, en un mot. Aussi, ne l’approchait-on qu’avec mesure et lenteur. Sans cette lettre aux accents déchirants -et me conviant sur l’heure, je me fus contenté, à mon habitude, d’un hommage épistolaire, pour rappeler, avec quelques douceurs de langage, mon bon souvenir à la belle. Mais voici qu’elle avait besoin de moi, avouait se trouver en situation périlleuse et mandait mon expertise. Ce serait une joie de voler à son secours et l’occasion, fort commode, de me trouver au plus près d’elle.
Je sonnai : j’allais enfin savoir de quoi il retournait…

Photo Ange7, Le Rayol 2009.


* ° * // Et juste pour le zèle, un article au hasard au milieu du bazar ! \ * ° *

Contribution

piécette

Notes pour plus tard :
Après de longues secondes à farfouiller mollement, il extrait avec peine une piecette de peu. Il doit lutter avec elle tant elle semble retenue au fond de la bourse par quelque force surnaturelle. Comme il ferraille ostensiblement pour l’éloigner de l’escarcelle, on s’attend à la découvrir attachée d’une sorte d’élastique fort épais. Enfin, la monnaie se libère de cette attarction funeste, mais elle reste alors prisonnière des serres du donneur. Ses doigts se tétanisent au-dessus de la main tendue du mendiant. Il est pris de rigor mortis, son visage même se fige en un rictus désespéré où les yeux seuls sont mobiles et se mouillent et implorent. Puis, soudain, comme un retour de manivelle,, il ramène mécaniquement son bras, sans avoir lâché son aumône, et s’enfuit à petit trot. Quand il a passé le coin, il s’arrête, pris de quinte, vaguement honteux, mais si peu.

Illustration Ange7, 2009 .


* ° * // Et juste pour la surprise, un article au hasard au milieu du bazar ! \\ * ° *

La belle

prison

Note pour plus tard :

Comme elle était désaffectée, noire de suie d’un incendie, et dangereuse, à coup sûr, par sa toiture mi-effondrée, on entrait pas dans la maison que l’on surnommait la prison. Mais on aimait bien, tout de même, passer devant pour se tenter. On se croyait à l’intérieur, aux fers, au pain noir et à l’eau, clamant d’abord notre innocence et le fourbe complot, la lettre de cachet, qui tenait enfermé notre honneur immaculé. Bientôt sans voix, on raclait encore, piteusement, notre écuelle sur les briques, bien conscient que les gens libres n’écoutent pas les appels des ostracisés. Retenus, nous désespérions de savoir notre chère, privée de protection, menacée par le félon. Nous fomentions alors l’évasion salvatrice. Nous étant procuré une allumette, une seule, dans un moment de recueillement solennel, au plein coeur de la nuit, nous la griffions au sol irrégulier et sale. La flamme qui surgit rallumait notre espoir. Avec précaution, nous la confiions à la paillasse. Sa mauvaise toile, huilée de crasse, et son foin desséché s’embrasaient instantanément. Les flammes assaillait les murs qui restaient imperturbables, mais le plafond de bois, à son tour succombait. Nous patientions, rivés au sol, notre chemise humide sur la bouche…Quand le métal des fenêtres fut rouge, nous nous relevions d’un bond et le faisions voler d’un coup de pied absolu. Enfin, d’un bond hors du commun, nous nous arrachions à ce torride enfer. Nous blessant dans notre chute, nous claudiquions alors, aussi vite que possible, loin de la bâtisse rougie, tandis que dans notre dos, dans une agitation propice à notre disparition, résonnaient les échos des secours qui s’organisaient.

Photo Ange7, Séoul 2009.



* ° * // Et juste pour la découverte, un article au hasard au milieu du bazar ! \\ * ° *

Martel en tête

complètement martau

Notes pour plus tard :
Elle mettait dans ses mouvements, amples et précis, sinon de la grâce du moins une harmonie, un délié, qui donnait à toute l’action une rondeur assez bonhomme. Quand elle soulevait le maillet, le lourd marteau de bois bruni, elle retenait à moitié un profond râle de peine qui témoignait discrètement de la difficulté de la tâche. Puis, l’instrument lestement hissé, pointé vers le zénith, elle restait un court instant dans un équilibre précaire qui pouvait sembler, au promeneur ignorant, une position de prière, un rite ancien et païen. Cette seconde passée, entraîné par le propre poids de son épaisse tête, le pilon retombait pesamment dans la vasque de pierre. Il y écrasait avec fracas la préparation culinaire qui, sous le coup porté, toussait un peu de poussière. Ensuite, s’essuyant le front de sa large manche, elle réunissait son souffle et ses forces pour renouveler l’opération.

Photo Ange7, Séoul 2009 .


-*- Écoutez donc le ramdam d’un article au hasard du journal de 5h12 -*-

Allez en biais, mon fils.

un gros penchant

Notes pour plus tard :
Père, je ne m’en cache pas, j’ai un penchant très prononcé pour tout ce qui touche au péché. La chair surtout, c’est vrai, m’attire, et je vais chercher mon plaisir, toujours en des bras étrangers. Pour cueillir ces faveurs chéries, je poursuis ainsi, sans relâche, les plus charmantes des candeurs, et chauffe ma peau à la leur. Parfois, si la chance rechigne, que mes charmes sont sans effets, je me tourne vers les cafés où vient chahuter la jeunesse. L’ivresse est mon terrain de chasse, j’y traque la mélancolie, la solitude ou le dépit, toute faiblesse à résister. Et quand j’approche de ma proie, la mécanique mise en marche, il est rare, sans chicaner, que je m’endorme seul chez moi.
Voilà, Père, la vérité de ma charnelle inclinaison. Si elle m’interdit à jamais l’entrée du chaste Paradis, je me console de mon choix par les chères joies, qu’ici-bas, elle me procure chaque jour.

Photo Ange7, Séoul 2009 .


-*- Écoutez donc le crissant d’un article au hasard du journal de 5h12 -*-

Montrer pâte blanche

petit pain

Notes pour plus tard :
On les croirait crues, ces brioches ! Pourtant ces petits pains de riz sont tout prêts à être engloutis. C’est que la vapeur éthérée, douce cuisson au diapason, ne flétrit pas comme la flamme. Et l’aliment sort du panier, son luxueux sauna d’osier, impeccable et immaculé. Ebloui, on hésite presque, à y planter ses crocs sauvages. Mais on devine, avec raison, le moelleux de la chair tendre, et l’elastique  mouvement du pain qui reprend dans l’assiette tout son dodu d’avant les dents. Alors on craque, et on croque. Seul bémol, c’était à prévoir, ayant affaire à bonne pâte et à si molle complexion : le goût est ténu, indolent, sa discrétion est presque fade. C’est un peu mâcher du nuage.

Photo ∑ma, Corée 2009.


-*- Goûtez donc le yang (et le ying) d’un article au hasard du journal de 5h12 -*-

La loi de l’aigle

ornitho83

Notes pour plus tard :
Plane éternité, lisse étendue du vol lent de l’aigle. Il jette des cieux un regard vaste. De son trône haut perché, immatériel, il règne. Son oeil qui balaye le paysage s’approprie chaque parcelle caillouteuse. Toute la montagne est à lui. Il tire sa domination de sa quasi-ubiquité : du bleu élevé, il sait, en un battement d’air, apparaître sur la basse terre où ses serres exercent une justice inique.
Il attend ce moment. Il scrute son domaine sans bornes pour y déceler la proie du jour, le sacrifié délicieux qu’il vouera à son culte.
Soudain, il l’aperçoit : une touffe de blancheur dont l’innocence même scelle le destin.
Le cou tendu de l’aigle oblique, son bec déchire l’espace comme une étoffe. Tout son corps n’est plus qu’un projectile qui file avec la force cosmique d’une météorite. Dit-on qu’il fond sur sa proie ? Le bel abus : c’est la victime qui se liquéfie, constatant que le sommet du monde, l’au-delà, le désigne d’un trait de foudre véloce.
L’instinct pourtant de l’animal peureux prend le pas sur sa révélation mystique : il détale. C’est alors une sublime poursuite qui s’engage, l’aérien frôlant le terrestre, le puissant, sans forcer, coursant le faible, hors d’haleine, et le divin, enfin, se saisissant, en une cruelle étreinte, de son dû – puisque tout lui est promis.
Il est encore un moment de grâce dans l’envol de cette bête sans ailes. Agonisante, aveuglée de douleur, elle contemple ce qui fut son monde, d’en haut ; elle gagne le ciel, dans une vertigineuse ascension. Bientôt, c’en est trop, et elle rend l’âme.

Photo (avant retouches) ornitho83.over-blog.com .

-*- Goûtez le rapeux d’un article au hasard du journal de 5h12 -*-

Filer à l’indienne

dessin d'élenfant

Note pour plus tard :
L’éléphant brame à fendre l’âme. Dans la nacelle de bambou, qui se dandine sur son dos, le bon brahmane a fait monter une malle et quelques paquets. La bête a saisi tout le drame : le départ, le déchirement et s’il ne verse aucune larme, il pleure intérieurement. Puis le cornac grimpe à son cou et lui fait signe d’avancer. À pas lourds et à pas comptés, ils quittent la propriété. Adieu jardin, c’est pour toujours, pense tristement l’éléphant qui entend dans son dos fermer la grande grille du palais.

 

Photo ( et dessin ;-) )  Ange7, Séoul 2009.


-*- Goûtez le laiteux d’un article au hasard du journal de 5h12 -*-

Justice !

au tribunal

 

Notes pour plus tard :
Mesdames et messieurs les jurés, je n’y suis pour rien, je le jure. C’est l’autre dégénéré qui a agi seul et sans adjuvant. Je ne joue, humblement, que le rôle du témoin… gênant. Je m’explique :  j’étais de passage, je voyageais, mais sans bagages, et c’est ce qui jeta sur moi ces odieuses suspicions. Mais j’en réponds : je ne partageais rien des sauvages desseins de l’assassin. J’ai surpris son visage ; son teint jaunâtre, ses traits disgraciés et ses yeux injectés de sang se sont gravés dans ma mémoire. Le jour du procès, un juge m’a obligé à comparaître et c’est mon juste témoignage qui a voué l’ignoble individu aux geôles. Aujourd’hui, par vengeance, il s’ingénie à me faire condamner comme son complice. Mais il souhaite juste, mesdames et messieurs les jurés, que l’État m’héberge dans la prison où il le loge… pour me trancher gentiment la gorge.

 

Photo DR, retouches Ange7 2009.


 

-*- Fatigué(e) de sourciller ? Accordez vous un article au hasard du journal de 5h12 -*-

Passage

hold that thought

Notes pour plus tard :
Tôt dans ce matin frais, on aurait pu croire, à le voir si immobile, qu’il avait gelé dans la nuit. Pas un cil ne s’agitait, et, malgré sa tête nue, il ne tremblait pas non plus. Il était, tout soudain, pris par la méditation. Sans chant et sans lampion, au milieu du chemin. Stoppé net dans ses corvées du jour, rien n’existait plus que sa pensée, que le jeu des rouages de son esprit. Le corps comme endormi, tout le réseau sanguin alimentait à présent l’usine à idées, le siège de la réflexion. Car c’est bien en lui-même qu’il regardait si fixement, rien d’autre autour ne captait cette attention soutenue ni ne suscitait si profonde analyse.
Quand il revint à lui, quelques instants plus tard, il mesura la distance parcourue de son voyage intérieur et put se dire, avec raison, qu’il avait avancé.

Photo Ange7, Seokcho 2008.


 

-*- Fatigué(e) de rouscailler ? Accordez vous un article au hasard du journal de 5h12 -*-

Entre les murs

Auberge espagnole

 

Notes pour plus tard :
Ça se passait le mercredi, jour béni où l’école nous recrachait à midi, pour profiter un peu de la couleur du ciel. À peine passé le portail et dévalé la pente, chacun filait, éclair, chez soi, pour une razzia miniature. On passait en revue rapide : état des placards, contenu du frigo, restes sur la gazinière. Illico dehors et bientôt, royaux, installés à la table. L’un après l’autre y déposait ce qu’il pouvait, souvent peu, parfois rien, et, comme des princes, nous déjeunions ensemble.

 

Photo Ange7, Séoul 2009.

 

-*- Vous entendez trop “mazette” ? Tentez donc article au hasard du journal de 5h12 -*-

Le flambeur

Firestarter

Notes pour plus tard :
Il est entré, on s’en souvient, avec une pièce à la main. Une pièce d’or, une seule. Tandis qu’il observait la table, il la faisait voler en l’air d’une pichenette du pouce. Elle tournoyait un instant, brillante et libre puis lui retombait dans la paume. Enfin, comme on cueille une fleur, il l’a posée sur le tapis. Bien à plat et bien au centre, sur le noir. Et le noir est sorti. Sans hésiter un seul instant, comme on lui rendait deux pièces, il les a glissées à côté : sur les mots “première douzaine”. La bille d’acier a filé et s’est arrêtée sur le 7. Trois par deux écus : le voici six fois plus riche qu’en entrant. Sans même en ramasser un seul, il mise le petit tas sur un trio de numéros. La chance encore le favorise : douze fois la mise. On lui change alors son lot en jetons colorés pour plus de commodité, en jetons à la valeur de plus en plus élevée. Car il ne cessait de gagner. Alternant les probabilités fortes et les plus audacieuses, pas un tour n’a vu sa perte. Et, comme il rejouait chaque fois tous ses gains, il a possédé bientôt une petite fortune. Soudain, comme si une horloge avait tinté en lui à cet instant précis, il se fige, se raidit, et sans réclamer son dû entreprend de sortir. On s’écrie, on le rattrape : et son argent ? “J’étais venu pour jouer, lâche-t-il simplement, je savais par avance que je perdrais ma pièce“. Mais, lui réplique-t-on, il a gagné, gagné gros ! “Ce soir ou demain, je finirai par tout laisser sur le tapis… Il est inutile que je m’encombre et déforme les poches de mon pantalon“. Sur ces mots, le dos criblé de regards médusés, il a vidé les lieux d’un geste preste, tandis que le croupier, non sans la même vivacité, remettait à la banque les gains orphelins ainsi abandonnés.

Photo Ange7, Séoul 2008.

 

-*- Rien n’est plus tendre ? Tentez donc article au hasard du journal de 5h12 -*-

Blue River

Blue River

 

Notes pour plus tard :
C’est pourtant vrai qu’on se gelait. Peut-être à dormir près de la rivière, perdions-nous un ou deux précieux degrés que nous aurait rendus une forêt dense. Mais nous avions besoin d’eau douce et le cours suivait exactement le tracé qu’il nous fallait prendre pour atteindre enfin la frontière. Les jours se passaient à marcher, sans presque échanger de paroles mais nos langues se déliaient dès que nous faisions une halte. Le soir pourtant, transis et épuisés, un sommeil profond, ouaté, nous cueillait aussitôt que nous avions avalé notre maigre pitance. Sous la toile de tente, serrés en sardines, nous luttions alors contre l’hypothermie avec des rêves fabuleux de Sahara.

Photo Ange7, Sokcho 2008.

 

-*- Rien n’est plus karmique ? Tentez donc article au hasard du journal de 5h12 -*-

Lampions vermillon

Lotus

Notes pour plus tard :
Comme autant de soleils vifs, constellation cinabre, le plafond du temple était tout couvert de lampions formant des fleurs de lotus. Les visiteurs de passage y suspendaient leur prière, délicatement calligraphiée. Ainsi, entre la terre et les cieux, ces mots flottaient dans l’air d’encens, tirés vers le sol par la gravitation implacable et les douleurs dont ils faisaient foi, mais destinés à s’envoler vers l’univers infini, à porter haut les espoirs qui leur étaient confiés, enlevés comme passagers sur les ailes veloutées de la lente mélopée des moines.

 

Photo Ange7, Sokcho 2008.

 

-*- Rien n’est plus irréaliste ? Tentez donc article au hasard du journal de 5h12 -*-

Demain la veille

Kaboom

Notes pour plus tard :


La veille même, si l’on s’en souvient, rien ne transpira du grand pur bonheur à venir. La ville vécut à son rythme  infernal habituel : la dense foule aveugle piétina la neige  jusqu’à la changer en boue noire charbonneuse, les avenues furent envahies du désagréable flot ininterrompu des voitures aux lourdes fumées asphyxiantes, le grand ciel déchiré de longs nuages sombres chargés de particules amères. Qui aurait pu deviner le sublime renouveau que permettrait, quelques heures plus tard, l’explosion formidable qui éradiqua l’humain, libérant la planète de son plus dangereux parasite ?

Photo Ange7, Séoul 2008.

 

-*- Rien n’est plus élémentaire ? Tentez donc article au hasard du journal de 5h12 -*-

Pour qui sont ces serpents ?

larger snake

Notes pour plus tard :


La maison donnait, sur l’arrière, dans un terrain si sablé qu’il semblait un petit désert. Comme j’y pénétrais pour la première fois, j’en inspirai l’originale saveur, j’en scrutai le panorama photogénique, et j’en fixai le souvenir comme si je ne devais jamais plus y revenir. J’avais à faire : je ne pus flâner très longtemps et je ne m’étais guère éloigné.
Pourtant, en rebrousssant chemin je surpris avec horreur deux anacondas blancs, massifs, terribles, qui étaient lovés juste à droite de la porte que je devais franchir pour entrer, de nouveau, dans la demeure. Pétrifié, à quelques bons dix mètres, je les observai avec attention. Je détaillai en frissonnant leurs pâles écailles, les motifs sombres, en losanges, qui ornaient leur interminable morphologie. Une tête sourtout captivait mon attention et glaçait mon sang. Triangulaire et mauvaise, elle était minuscule par rapport au reste du corps, bien que mesurant plus que mes deux mains jointes. Enfin, j’avisai un bâton et devisai un plan d’action : entrer en courant, parant de mon arme. Il me fallut encore plusieurs minutes pour rassembler le courage nécessaire à l’entreprise.
Puis, comme un squelette au bout d’une ficelle, je m’élançai maladroitement vers la porte, le sanctuaire. Mes jambes gondolaient et on eut dit que j’avais oublié comment galoper. Comme je gagnais presque mon but, le reptile le plus proche de la porte commença à s’agiter, sans doute dérangé par les secousses de ma course de pachyderme. Ne pouvant me résoudre à ralentir, ou à stopper mon élan, je poursuivis, les palpitations cardiaques au bord de la rupture, terrorisé.
Et, tandis que j’allais, enfin, franchir le seuil, je sentis, dans un ralenti surréel, ma chute catastrophique. Le bâton que je tenais comme une lance de tournoi s’était fiché dans un arbre, juste à l’entrée de la maison; le choc m’avait déséquilibré et je m’étais retourné comme un pantin sur ressort, effectuant un demi-tour complet, incapable de me redresser, de me raccrocher à quoi que ce soit, et m’écrasant finalement, face contre terre, dos à la maison.
Ne ressentant sur l’instant aucune douleur tout mon esprit était tendu vers la pensée que la niche des deux serpents se trouvait à présent à ma gauche, légèrement derrière moi, suivant un angle qui m’était parfaitement invisible. Une sueur froide se déclencha instantanément sur tout mon corps. La peur me tenait cloué au sol, incapable du moindre mouvement, tétanisé.
Quelques secondes de torture s’écoulèrent ainsi avant que je ne puisse retrouver l’usage de mes muscles. Je bondis alors sur mes pieds, ramassant en un éclair le bâton et me retournant vers les serpents. Le mur ensoleillé était vide. Je restai immobile, interdit.
Mon ramdam avait-il dérangé leur sieste et s’en étaient-ils allés ailleurs la terminer ? Ou bien, et cette idée me cingla quand  je lâchai le bout de bois et pénétrai dans la maison, n’y avait-il jamais eu de serpents ?

( Illustration originale : St-Exupéry, bien sûr. )


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Grignotage

Grignotage

 

Notes pour plus tard :
Quelques millimètres par jour, la mer gagne et creuse. La cabane que nous avons posée sur la plage voit le rivage dangereusement s’avancer. Rien ne résiste à l’attaque têtue, ni les piquets que j’ai plantés, ni la terre apportée à grand frais. La mer les a longtemps léchés avant de les engouffrer tout à fait. Pour moi, ne t’inquiètes pas : je suis mobile. Je pose chaque matin ma chaise un peu plus loin. Et rien ne trouble ma lecture. Selon mes rapides calculs, vu la largeur de l’île en pas, si la cabane n’en a plus que pour sept années environ, j’aurai les cheveux blancs et longs que mon transat sera encore au sec.
Reviendras-tu, dis, avant que l’île et moi, nous ne soyons engloutis ?

 

Photo Ange7, Philippines 2008.

 

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-*- Un peu non! non! non! ? Tentez donc un article au hasard du journal de 5h12 -*-
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En partance

Air China

Notes pour plus tard :
On voyait à travers la vitre, cet avion qui bientôt devait -pour combien de temps?- t’enlever. Une merveille ergonomique au fuselage ciselé, séduction de l’acier qui vole. Mais dans la machine admirable, passé le double hublot épais, nous savions que tu te tenais, dans une cascade de larmes. C’est qu’un voyage comme le tien, on n’en programme que l’aller : le retour est laissé en blanc, aux bons soins des autorités. 

Photo ∑ma, Hong-Kong 2008.


-*- Un peu iiik ? Tentez donc  article au hasard du journal de 5h12 -*-

L’estacade

Note pour plus tard :
Toute l’eau de la terre mère semblait retenue prisonnière dans ce regard humide prêt à déverser ses flots salés. On voyait trembler la pupille comme dans la nuit de juillet scintille le ciel étoilé; son souffle, qui s’était haché, lui haussait par sauts les épaules; ses mains rejointes se tordaient en un sabbat désordonné. Tout son être était suspendu, comme penché à la falaise. Mais elle, étayée par le vide, arc-boutée sur sa volonté, retenait encore ses larmes.

Illustration Ange7.


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Le reflet de la situation

Notes pour plus tard:


C’était, les connais-tu, un de ces miroirs de bazar, qui ne reflètent en vérité que ce qui a l’heur de leur plaire. Loin de la copie systématique et servile, ils s’ingénient à couper, effacer et ignorer tout ce qui ne leur revient pas. Certains à ce petit jeu occultent des couleurs, par pan, d’autres arrondissent les angles, tel inverse purement ce que la fortune présente.
J’avais, de mon côté, déniché une armoire glacée qui supprimait de son reflet ce qu’elle trouvait déplacé, inadéquat, hors de propos. Avec un sens très personnel de la sélection esthétique, elle sabrait en méthodique ce qu’elle jugeait comme des taches. Qu’elle tronât dans mon dressing-room explique sans doute pourquoi, on me connut des années durant, le cheveu fol et l’habit biais : je ne m’y voyais jamais.

Photo Ange7, Séoul 2008.

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