Le journal de 5h12

Samedi 29 mars 2008

Les campagnards

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Version 1:

En campagne, costume dans les bleus, sourire demarcheur, poignée franche d’hypocrite, quota. On sent le gars qui n’aime pas ça : faire son marché. Il est là en corvée, ça sent les légumes frais. Les gens non plus, il ne les aime pas. Il se force à leur parler, expéditif, un mot par-ci, un salut vague du bout des doigts, une réponse là. Il s’est répété ce matin, dans le salon de sa maison, que ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Comme aller chez le dentiste. Que ça irait mieux après. Il avance en distribuant des hochements de tête, des oeillades, c’est tout ce qu’il a à donner. Il pense au confort de son fauteuil en cuir, au calme de son bureau spacieux. Il ne voit pas les individus autour de lui. Pis : il les ignore.

Version 2:
En campagne, pantalon brun et tricot, le paysan ne sourit pas, sous l’effort. Il œuvre avec conscience. Il a le geste perfectionné par les années de celui qui sait faire. Il n’est ni paresseux, ni pressé : chaque activité a sa mesure. Le temps ne lui ment pas et il sait protéger avant le gel, ne pas irriguer quand la pluie approche. Les travaux s’étalent sur l’année comme ils découpent sa journée. Tout est affaire de rythme. La pause aussi est virtuose. Tôt le matin, puis à midi. Le paysan a cet avantage sur l’ouvrier qu’il peut déguster ce qu’il produit. Chaque jour, sur la table, les légumes frais composent une nature morte grandiose qui vaut bien celles du Louvre.

Illustration : Paul Cézanne, Nature morte aux fruits et pot de gingembre.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Les zélans du coeur (avec audio)
A dos de moto, pris dans les zembouteillages / En tanguant dromadaire à travers le dézert
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Jeudi 20 mars 2008

Au panier !

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Version 1 :
La minette, charbon et argent, se roule en boule à l’intérieur du panier étroit. Elle a grandi et ce n’est plus un palais pour chaton. Elle occupe à présent tout l’espace, elle affleure de sa fourrure élastique, de son corps de contorsionniste, chacun des pans, bien à plat, sur toutes les longueurs. Elle est entière prise et serrée, circonscrite. Elle s’endort suavement, sereine, en sécurité. Elle évoque ces fruits que l’on fait pousser dans une bouteille et le panier d’osier semble avoir été tissé tout autour d’elle.

Version 2 :
La traction qui étire l’articulation du poignet provoque une chaleur diffuse dans l’avant bras. C’est qu’entre les doigts, l’anse du panier pèse. Voyez plutôt : de longs poireaux bicolores à tignasses ébouriffées dont le blanc, le long du col, se teinte lentement pour finir en plates bandes de jungle, un plein sachet d’oignons, à cape orange et transparente, lisse et crissante, un filet de pommes de terre, informes et encore terreuses, qui semblent cacher un malheur sous leur maquillage au charbon mais qui dévoileront sous la frottée une peau d’or piquée de grains de beauté, et des fruits encore, une gerbe solaire de bananes, des oranges stellaires et dans son coffre ajouré de polystyrène, la barquette des fraises, rouges comme un jour de joie.

Photo Ange7.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : O Dulcinée calcinée
La Gauloise et l’Américaine / Je ne veux faire de la peine / A personne
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Jeudi 14 février 2008

Autour du feu

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Version 1 :
De sa courte trompe, le soufflet, fait rougir les braises. Il ne paye pas de mine, fin rangé, mais quand il se déploie, quand son torse de cuir se désacordéonne, il a la carrure d’un Hercule. Il éole alors le feu avec force, provoquant une danse de cendrettes. Il rend au bois presque éteint une vigueur dernière qui le dévorera jusqu’au charbon. Sa colère passée, le soufflet se replie et s’efface presque, brun et suie, posé dans la cheminée contre les briques réfractaires, noircies d’hivers.

Version 2 :
Le soufflet, bien posé, fait venir rouge la joue. Le sang monte d’abord au coeur, en une surprise révoltée, puis il grimpe au cerveau, enflammant les sens, enfin il gagne tout le visage, se répand, et la marque distincte de la main apparaît, écarlate, sur la peau de lait. La honte ou la colère, c’est selon, retiennent avec peine les larmes qui font étinceler les yeux. Et tandis que le bras du soufflet retombe sans victoire, la lèvre tremblante de la victime semble maugréer sans voix une malédiction.

Photo DR, retouches Ange7.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Da Code (avec audio)
Lé-o-nar-do ! / Ta machine, ta machine / Lé-o-nar-do ! / S’est encore noyée dans l’eau /
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Vendredi 8 février 2008

Veillez à bien suivre toutes les instructions

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Version 1 :

INSTRUCTIONS : Repérez, dans le fouillis que représente le paquet après une livraison longue distance, la petite pièce métallique en forme de vis. C’est une vis. A l’aide d’un couteau pointu, utilisez-la pour tenter de fixer ensemble deux morceaux de plastique, au hasard. Répétez l’opération autant de fois que possible en tâchant d’agglutiner ensemble tous les éléments. Une fois un genre de coque assemblé, penchez vous sur la partie électronique de l’appareil. La plaque de transistors étant quasi soudée, il ne vous reste qu’à la passer sept minutes au micro-onde, après l’avoir subrepticement enduite d’huile d’olive. Tailladez ensuite une fente dans la coque plastique et forcez les circuits imprimés à l’intérieur à l’aide du talon de votre chaussure. Branchez.

Version 2 :
Monsieur Henri avait de l’instruction. On disait qu’il était allé aux écoles. Il n’en parlait jamais, c’était comme un secret honteux, mais plusieurs personnes affirmaient qu’il avait chez lui des livres. Les plus anciens seulement, qui se comptaient chaque été un peu moins, connaissaient l’histoire du petit Henri d’alors.
Une auto, la première que le village ait jamais vue, était passée un matin, à cahot, sur la route pavée. Elle s’était arrêtée près de l’église et en étaient descendus des messieurs à la mode de la ville et une dame chapeautée, paraît-il, il fallait voir comment. Ils déjeunèrent à l’auberge, sans faire d’histoire et disparurent deux heures plus tard dans un fracas de tonnerre. S’était-il caché dans l’auto ? L’avait-on pris de force ? Le vieil oncle d’Henri l’avait-il vendu ? Toujours est-il que le garçonnet s’était volatilisé en même temps que les citadins.
Il revint des années plus tard, à la mort de son aïeul. Il était mis comme un monsieur, chapeau, gants. Mais avant la cérémonie d’enterrement, il alla se changer dans la maison dont il héritait et où il devait finir sa vie. Il passa un pantalon et une chemise de l’oncle et on ne le vit plus jamais habillé autrement.

Montage Ange7.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Camarades, c’est la grève.
C’est la grève. Nous sommes, les amis et moi-même, mais surtout eux, eux d’abord, enfin nous, le groupe,
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Mardi 29 janvier 2008

Eclat, deux voies

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version 1 :
C’est son port, d’abord, qui étonne l’œil. Il attire à lui le regard comme la ferraille l’aimant. Son poitrail, par l’avant, est si élancé, éclatant, qu’on le dirait prince de sang. Quand il passe plus près, son profil de camé, électrise. La surprise vient de ses cicatrices, de ses traits imparfaits. Pourtant le mâle récit des ans que présage son visage laisse envoûté et séduit. Et toutes les têtes se tournent pour regarder s’éloigner son dos et ses épaules larges.
Et le souvenir qu’il abandonne est lumineux et palpitant : bien qu’il ne porte que des hardes, chacun l’a vu vêtu de blanc.

version 2 :
A chaque coup minuscule, chaque agression du marteau, la pierre perd une virgule de son embonpoint, un éclat de rien. Et tandis que du bloc massif émerge l’œuvre extraordinaire, le sol se jonche des victimes sacrifiées. Pas facile d’être philosophe, quand on est jeté au rebut. Comprendre que son éviction était l’action nécessaire pour transformer un tout vulgaire en une pièce raffinée, révélation débarrassée du superflu. Admettre enfin que l’univers, dont on fut sciemment arraché et par cette violence même, par fruit de cette cruauté, gagne en raison, gagne en beauté, accède à la postérité.

Photo “L’atelier de Brancusi” DR, retouches Ange7.

Samedi 5 janvier 2008

Mener le monde à la baguette

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Version 1:
Le satané machin ne tient pas. Il a beau serrer les phalanges, à s’en griffer la peau fine de l’entredoigt, rien n’y fait. La baguette de bois lui échappe aussitôt qu’il fait mine d’approcher la nourriture. La table est parée de petits plats. Du crabe cru dans sa coquille, du soja fermenté présenté en bloc de marbre, des filaments de méduse à l’huile, des champignons noirs qui flottent en leur saumure comme de larges nénuphars, des champignons blancs et filiformes, des pois noirs, des pois vers, l’intérieur de noyaux de ginkgo passés à feu très vif. Et, bol de neige immaculée, le riz. L’estomac grogne, l’étiquette lui interdit d’utiliser ses doigts, la fierté de demander une fourchette. Il est Tantale en Asie.

Version 2:
On reconnaît “la rue des Français” à ses nombreux restaurants, à ses pâtisseries, à ses marchands de vin et surtout à ses passants. Ils sont pâles et frileux, les yeux ronds. Et ils portent fréquemment, comme pour se parer en cas d’attaque, une longue baguette de pain croustillant. Qui sous le bras, qui dans le cabas, tous arborent le symbole tout puissant de leur incapacité d’adaptation. S’ils ne peuvent aller au pays, que le pays vienne-t-à eux ! La boulangerie, au reste, ne s’appelle-t-elle pas”Paris Baguette” ?

Version 3:
Merlin en ânonnant fait trembler sa large barbe blanche de mage. Ses mains semblent diriger un orchestre invisible. Elles ne répondent plus à sa volonté et volettent à leur gré. Elle font des entrechats et des saltos sous yeux mouillés et las. S’il le pouvait, si son corps le lui permettait, Merlin saisirait volontiers sa baguette, l’appuierait contre sa tête et déclencherait un éclair sublime et délétère. Mais dans ces conditions, pas question de se supprimer, il faut attendre son tour et endurer l’ironie d’être à la fois omnipotent et incapable.

Photo Ange7, Séoul 2007/08.

 

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Elysons ! (avec audio)
J’étais en chemin pour aller voter / Mais les gendarmes m’ont arrêté / Paraît qu’j’avais …
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Mardi 11 décembre 2007

La rage

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Version 1 :
La babine figée dans un rictus ironique, le renard avance en titubant. De sa canine à son pelage roux et luisant court un filet de bave qui semble un fil d’araignée un peu trop épais. Tout valdingue dans les yeux fous du pauvre animal. Il s’écroule sur un lit de mousse, il secoue les oreilles, pour chasser ces images tournoyantes. Il se sent las, le renard. Il ne veut pas abandonner mais sa tête est si lourde; la poser, un instant, sur ses pattes croisées… A ses dents, toujours découvertes, s’attachent quelques bulles, champagne de salive, puis un nuage de crème chantilly et bientôt tout un bain moussant. Enfin le monde, dans les pupilles brûlantes du renard fait un volteface fatal.

Version 2:
Tandis qu’il s’approchait de Pierre, on sentait que sa colère montait. D’où nous étions assis, on ne savait pas bien pourquoi, l’avait-il provoqué ? Monsieur Paul avait fait les quelques pas qui séparaient son bureau du fond de la classe en survolant les carreaux de faux-marbre comme si c’étaient des braises. Planté devant Pierre, l’ire sembla d’abord lui avoir coupé la parole. Rouge comme une anglaise au soleil, les bajoues comme un hamster qui grignotte, il avait le regard indigné et ses naseaux soufflaient -presque- de la vapeur. Son cou, surtout, avait doublé de volume, comme s’il retenait à l’intérieur toutes les phrases que sa digne fonction lui empêchait, par convention, de vomir sur Pierre. Une veine, en particulier, voulait se faire plus grosse que le boeuf, et plus d’un, à son pupitre, croisait les doigts pour que cela arrivât. Enfin, une bonde lâcha quelque part à l’intérieur de Monsieur Paul et les mots se projetèrent hors de son corps. Mais ils étaient emmêlés et incompréhensibles, télescopés et broyés. Au ton de la voix, cependant, le message était clair : Monsieur Paul n’était pas content de Pierre.

Illustration Ange7.

Mercredi 17 octobre 2007

Les lacets

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Version 1:
Le lacet au cou si lisse et aux pattes resserrées
est un serpent qui se glisse sans soucis dans les oeillets.
Il fait des tours et se croise sans toujours se saluer
mais sans se chercher de noises sûr qu’il va se recroiser.
Car il n’a qu’un seul chemin et une seule escalade
et quand il parvient enfin, après force déroulade
au col : on lui tord le cou. On étrangle sa cadence.
On l’étire et on le noue en une élégante ganse.

Version 2:
Quand un lapin de rapine se retrouve accusé
Ses pairs sis dans la sagine organisent son procès
Malheur à lui s’ils estiment que le vol est avéré
Car alors la cour intime que le fautif soit lynché.

Le lacet, la cordelette, c’est le gibet du gibier.

Illustration Ange7.

Vendredi 6 juillet 2007

Cabane

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Version 1:
Quand j’habitais au cabanon, le jour filtrait entre les planches disjointes et la pièce unique était toute peinte de cette marelle de soleil que le soir rendait oblique.

Version 2:
Quand on m’a mis au cabanon, mes jours se sont proprement enrayés, de colonnes en couloirs, de barreaux en rayures, tout a pris, rectiligne, la teinte grise de la grille.

Illustration Ange7.

Mardi 26 juin 2007

Prise à parties

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Version 1:
Carré beige sur fond blanc, c’est du Klee domestique. Mais sobre et presque invisible. Et derrière l’à-travers, la porte, le passage, il y a l’énergie, née des eaux et des vents et des explosions titanesques, qui, distribuée jusqu’aux huis éclaire la vie en bien des aspects. Ronde face au regard vide de deux béances, benoites, inexpressives. Et le sentiment lointain qu’il ne faut pas y mettre les doigts, même si, c’est si tentant, qu’on l’a tous fait une fois.

Version 2:
Le poignet à quarante-cinq degrés, veines et tendons saillants. Les doigts-tenailles refermés sans appel sur le tissu le pressent dans la paume. Ils étreignent pour ne plus lâcher qu’à l’instant électrique où, l’énergie libératrice née à la base du dos, et bientôt distribuée jusqu’aux épaules, enverra d’une roulade voler l’adversaire à l’autre bout du tatami.

Illustration Ange7.

Mardi 12 juin 2007

Recycler

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Version 1:
Quand les os se sont rattachés, ont colmaté les brêches, que les muscles déchirés se sont, autour, réenlacés, quand les ligaments, fermes et élastiques, sont de nouveau en place et que tout tient en un ensemble, architecture composite, et semble prêt à fonctionner. Alors, activer la machine. Mettre en branle ses rouages et marcher. Petits pas corps voûté sur la rambarde de fer, pas moyens qui s’enchaînent presque avec naturel, grands pas forcés et douloureux sur le tapis roulant. Manger, boire, s’approprier des forces, se re-construire. Enfin, longtemps après la chute, et sans plus penser à la course, au ravin, à la dégringolade, pierre saillante, branche, feuilles, foule, hurlements, ambulance, sirène, hôpital, silence, patience, patience, sans plus penser à rien, poser le pied sur la pédale et partir.

Version 2:
Quand y’en a plus, y’en a encore. Et si on croule sous les machins, y’a qu’à re-cy-cler : ça fait d’la place. Tous ces claviers d’ordinateurs seraient d’excellents paillassons; avec du goudron d’autoroute, on peut distiller du Coca; dans les centrales nucléraires, piscine à l’eau lourde, épaisse, et chaude même l’hiver; avec trois mille sept cents iPods, on peut se construire un igloo; avec des boîtes de conserve on peut faire d’autres boîtes de conserve; avec le ciel un grand tableau de sable jaune et fumée noire, avec la mer un dépotoir, beau comme un vide-plein de Yves Klein; tous les objets sont formidables, on les empile, on les concasse, on s’en fait des palais de strass; y’a guère que l’homme qui serve pas à grand chose, une fois passé, il est passé.

Illustration : campagne WWF Roumanie “La nature n’est pas recyclable”, juin 2007.

Mardi 15 mai 2007

Le moniteur

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Version 1 :
Un peu âgé mais toujours bonne mine, hâlé, le moniteur, épaules carrées, sourire lumineux, vous invite à le regarder. On ne voit de lui que la façade, conscients que son amitié se loue à la journée. Mais on a tant besoin de lui. Quand la pente se raidit et que la peur bétonne les jambes, on lui lance des oeillades désepérées. Pitié, venez me chercher. On ne peut un instant décrocher nos yeux de sa silhouette et à ce moment précis son élégance et l’aisance avec laquelle il évolue frappe si fort qu’on le hait pour cela. Brillant et professionnel, il nous sauve pourtant, sans rancune.

Version 2 :
Un peu dépassé, mal fagotté, le moniteur aux épaules trop larges envahit l’espace de sa présence immobile. Depuis longtemps déjà, il ne rougit plus, ne tire plus aucune fierté d’être l’attention de tous les regards. Conscient que ses heures de gloires sont derrière lui, il sait bien que la relève est là. Ces nouveaux blanc-becs sont plus grands, plus minces, ils présentent mieux. Leur technique est moderne, leur ligne une épure. Tant bien que mal, en bon serviteur, le moniteur officie pourtant, prêt à tenir jusqu’à la grande panne, la suprême extinction.

Photos DR, montage Ange7. 

Mardi 3 avril 2007

Quartier / Pas de quartier

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Version 1 :
La pulpe de la mandarine aux tiges cristallines et juteuses, magie liquide, se devine sous une peau translucide. Le quartier est d’une pâleur fantôme. On se demande d’où provient cette couleur orangée alors que l’enveloppe, sous nos yeux, est une robe blanche. Mais bientôt on le pèle et multitudes de soleils. Chaque brin de ce bouquet compact émet de la lumière. On croirait des fétus d’étoiles filantes figées.

Version 2:
Sabre au clair, couteau entre les dents, tout comme on l’imagine. De sa main libre saisit une corde marine et voltige d’un pont à l’autre. Combien de balafres sur cet affreux ? L’air est rempli de poudre, on en souffre, et le son du canon a repoussé très loin oiseaux et poissons. Ce carré d’eau, c’est déjà un cimetière. On aborde, on saborde. Les pillards rieurs de retour à bord contemplent la proue ennemie que la vague engloutit. Et là, comme corolle en suspens, remonte et flotte une blanche robe de femme.

Illustration Ange7.

Mardi 6 mars 2007

-Le compte est bon. -Pas mieux. -???

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Version 1:
Les pensées rondent en ribambelle et pas moyen de reprendre son souffle. C’est bien l’ennui avec le calcul mental. Rien pour se raccrocher, pour les tenir, immobiles. Le résultat est là, dans cette foule joyeuse qui danse, mais vas-lui mettre le doigt dessus ! Ce 42, chapeau à plumes ? Le 38, sobre habit vert ? 31, vêtu comme un prince ? En tout cas, pas ce 96 qui se tient à l’écart… il n’est pas dans la fourchette. La multiplication, c’est du sérieux. Le maître siffle, il faut brandir l’ardoise. Il fronce les sourcils : j’ai dessiné une Clef de Sol.

Version 2:
L’ardoise, la fine ardoise des toits qui brille dans l’après-pluie est sur le dos un matériau très lourd. Très oppressant. Et j’ai beau n’être pas plus couvreur que fabricant de tuiles, je sens en permanence sur mes épaules le poids de l’ardoise. C’est que je dois. Tout le monde doit, c’est impératif, mais moi, je dois beaucoup et à tout le monde. Plus de pain, de Picon , plus de pâtes ni de potage. On me refuse même à l’église où je passe pour un pilleur de tronc. Je suis en dette avec le ciel, c’est dire. Et à l’heure des comptes, l’addition risque d’être salée.

Vendredi 2 mars 2007

Descentes

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Version 1:
Tête en bas, vertigineux, défilent les étiquettes. 80, 90, 100 mètres. La tentation est grande, dans ce bleu extatique qui vire au noir ténébreux de lâcher prise, se laisser flotter, ouvrir la bouche, respirer l’eau salée et glacée. Et continuer à descendre. Je ne suis pas là pour le record ou la recherche scientifique. Moi, je voulais juste voir ce qu’il y avait en bas.

Version 2:
Descendre, c’est mon métier. Si possible vite, bien, propre, mais descendre de toutes façons. Les gens cherchent des excuses pour tout; ils sont en retard, oublient des anniversaires, trichent, mentent, trompent. Ils s’élèvent par la fraude, la trahison et le calcul et moi, je les ramène à la réalité, tangible de leur joue sur le pavé. La lame au foie, la balle au coeur, la nuque désarticulée. Je suis, pour ainsi dire, un homme de loi : je sers Newton et la gravitation.

Photos DR, montage Ange7.

Mercredi 21 février 2007

Hi Han

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Version 1 :
L’âne gris à la longue oreille, l’âne à la croix de Saint-Vincent, l’âne, poil ras, au doux pelage de poussière. L’âne, brave bête, porte de lourds couffins d’osier tressé rebondis de pain, de fruits et de viande séchée sentant le sel. Le chemin cailloute et sinue, raide et incorruptible. L’homme au chapeau large, le soleil est haut, marche tête penchée-dos rond. Il précède l’âne, bonne âme. La maison est encore loin, plus haut, plus nord, plus frais. Dans la tête de l’âne qui mâchonne de l’air avec un sourire de Fernandel, le socle de ses sabots bât une chanson oubliée qui dit la provence, la transhumance et le lent bonheur d’être âne.

Version 2 :
L’âne rumine. Il ressace. Attaché, immobile, sous le plein soleil du midi, il calcule. En chemin, de la ferme aux larges auvents jusqu’à l’audrac, jusqu’à l’adret, il fomente. L’âne a de la mémoire. Chaque coup de talon se grave indélébile dans sa cervelle animale. Chaque fouet de bruyère, la souple branche de l’olivier, il les sait. Il a bon dos, l’âne, chargé comme mulet. Il est passif et patient mais attend son tour, viendra son jour. Pape ou pas pape, il tâtera, le mîtré, de son sabot ferré. Parole d’âne.

Illustration Ange7 d’après photo Laurence Maron

Jeudi 15 février 2007

Le buzz

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Version 1 :
La guêpe, gainée d’or et noire de gala, exhibe volontiers ses lignes impeccables. Elle est de toutes les “party”. Sachant se faire désirer, elle n’est jamais en avance, mais que la fête commence et la voici. Elle rôde autour des amuse-gueules, fait le tour de l’assistance, pique une tête dans la piscine. Plus tard, on la surprend qui bulle au bord d’une coupe de champagne.

Version 2:
Avec son pyjama de forçat, sourde et méchante, la guêpe bzze à la recherche d’une victime. Sa stridence énerve les familles qui pique-niquent. Elle aime ainsi instiller la peur. Amateur de mets fins comme de chère grossière, elle délaisse volontiers le sandwich au jambon, pour la nuque tendre d’un bambin. A l’occasion, quand elle repère un allergique, elle joue à le terroriser un peu en volant près des ses oreilles, en se prenant dans ses cheveux, avant de porter le coup d’estoc qu’elle inocule sans remords.

Photo Wikipédia, retouche Ange7.

Mercredi 7 février 2007

Désespoires

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Version 1 :
La poire avait, à l’origine, la forme oblongue d’une saucisse. Etait-ce mieux, était-ce pire ? Toujours est-il que la poire avait ainsi été créée. Ce n’est pas le talent de généticiens qui lui fit bientôt, pourtant, ce profil étonnant qu’on lui connaît maintenant. Aucun grand projet humanitaire, à l’assaut de la faim dans le monde, ne l’a dotée de ce surcroît de chair sucrée. Non, le seul programme responsable de ce popotin imposant, c’est le Télé7jours auquel la poire, s’est un jour abonnée. Dès lors, les yeux rivés sur l’écran, buvant des chips et croquant des bières, elle s’est rapidement transformée.

Version 2 :
La poire, au départ, était ronde comme une orange. Sa peau épaisse cachait un corps ferme et tout son être râblé avait quelque chose de dynamique qui la fit rapidement remarquer. La poire devint facilement l’athlète que l’on voulait faire d’elle. Dure au mal, elle passait ses journées à faire de l’exercice. Tout semblait alors aller pour le mieux. Pourtant, sous son pédoncule, une pensée agitait la poire. Petit à petit, l’idée tourna à l’obsession : tout le monde la prenait pour un bulldozer, une force de la nature mais avec rien dans le ciboulot. La poire s’inscrivit immédiatement à la bibliothèque et se mit, de toute ses forces, à se muscler le cerveau. Avec le succès que l’on peut constater.

Photo Ange7, Séoul 2007.

Jeudi 18 janvier 2007

Strawberry Fields

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Version 1 :
Assez efficace, la fraise. Elle ramène sa bouille et tourne en bourrique et vrille jusqu’à ce que la dent soit creuse et/ou que le supplicié avoue tout ce qu’il sait. On en a vu, à plusieurs occasions, des qui révélaient même ce qu’ils ne savaient pas (c’est ainsi, paraît-il que plusieurs découvertes capitales ont même été réalisées), on a été témoin de fortiches qui fondaient en larmes et on en a entendu, souvent, des costauds, hein, supplier et geindre et appeler à la rescousse leur maman.

Version 2 :
La fraise, velours, a le duvet langoureux, elle est suave et parfumée comme on va-t-au bal. Elle brille sous le flash et rougit à la photographie. Déshabillée, elle fait craquer ses pépins minuscules en petits éclats presque sonores. C’est le top-model des fruits, la star des cageots de maraîchers. Beaucoup la toisent et l’envient. Son haleine exhale le sucre. Vierge et courtisane à la fois, elle est fière comme la Madonne et belle comme une religieuse retenue au cloître, qui a trouvé, la nuit, le trousseau où pend la clefs des champs.

Photo Ange7, “fraisesmhh”, Séoul 2007.

Mardi 12 décembre 2006

Bon vin ne saurait mentir

Classé dans : JOURNAL, VERSION 1/2 — 5h12 @ 5:12

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Version 1 :

 

Le Chianti me réjouit,
Le Bordeaux me tient à flots,
Le Bourgogne polit ma trogne,
Le Rosé de Provence est une cure de jouvence
Le Beaume-de-Venise double ma mise
Le Sidi Brahim m’ilumine
Le Gigondas me délasse
Le Châteauneuf m’épate
Mais le Californien ne m’fait quasiment rien

 

Version 2 :

 

Le Chianti m’anéantit
Le Bordeaux me met KO
Le Bourgogne me cogne
Le Rosé de Provence sonne ma déchéance
Le Beaume-de-Venise me tétanise
Le Sidi Brahim m’assassine
Le Gigondas me fracasse
Le châteauneuf m’éclate
Mais le Californien ne m’fait quasiment rien

 

N’hésitez pas à contribuer, il reste environ 2 457 873 vers (verres ?) possibles.

Photo Ange7, autour d’Avignon, 2006.

Vendredi 10 novembre 2006

A quoi tient le destin, hein ?

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Version 1 :
Sous sa capuche, un capucin
Mâchouillait une capucine
Tant le goût donnait bonne mine
Qu’à sa mort on en fit un saint

Version 2 :

Sous sa capuche en bure beige,
Michel, le gentil capucin
Mâche des fleurs, ô sacrilège,
Il ne finira jamais saint.

Le diocèse de Chartres doit maintenant se prononcer sur ce procès en béatification fort botanique et délicat.
Toi aussi tu peux voter au 0 800 666 666, (appel surtaxé 1,33€/minute).

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