Quand on a échangé quelques mots matinaux avec la boulangère et qu’elle vous confie le pain tant convoité, on tâche de le saisir sans le lui arracher et, l’écot payé, on se rue hors de l’échoppe. Il faut alors marcher sur des charbons ignés. On se promet toujours de ne pas entamer la croûte chaleureuse que l’on sent contre son flanc, que l’on sait savoureuse ; non, il faut ramener un pain entier, l’offrir à la table dans toute la splendeur de son intégralité. Ce quignon, pourtant nous tente et il faut bien du zen pour ne pas le séparer dans un craquement délicieux et l’enfourner, tout chaud, le mâcher, satisfait. C’est si dur que souvent les pains ne parviennent à la maisonnée que la tête tranchée.
En notre candide jardin, pauvre Martin tourne la terre, et la rouquine sème à tout vent, et la petite Antigone, par poignées, recouvre les graines ainsi jetées.
Puis la pluie fait son office, aussi les vaches qui pissent.
Quand vient le temps de récolter, la camarde a tout faulx, la bonne herbe est mise en gerbe par les braves gens, braves gens, et le bon grain est livré au meunier, réveillé de sa sieste.
La femme du boulanger offre alors, à tous, les pains pétris par son mari – au grand dam de celui-ci- et chacun croque à belles dents dans la moelleuse mie.
Version 1:
Le satané machin ne tient pas. Il a beau serrer les phalanges, à s’en griffer la peau fine de l’entredoigt, rien n’y fait. La baguette de bois lui échappe aussitôt qu’il fait mine d’approcher la nourriture. La table est parée de petits plats. Du crabe cru dans sa coquille, du soja fermenté présenté en bloc de marbre, des filaments de méduse à l’huile, des champignons noirs qui flottent en leur saumure comme de larges nénuphars, des champignons blancs et filiformes, des pois noirs, des pois verts, l’intérieur de noyaux de ginkgo passés à feu très vif. Et, bol de neige immaculée, le riz. L’estomac grogne, l’étiquette lui interdit d’utiliser ses doigts, la fierté de demander une fourchette. Il est Tantale en Asie.
Version 2:
On reconnaît “la rue des Français” à ses nombreux restaurants, à ses pâtisseries, à ses marchands de vin et surtout à ses passants. Ils sont pâles et frileux, les yeux ronds. Et ils portent fréquemment, comme pour se parer en cas d’attaque, une longue baguette de pain croustillant. Qui sous le bras, qui dans le cabas, tous arborent le symbole tout puissant de leur incapacité d’adaptation. S’ils ne peuvent aller au pays, que le pays vienne-t-à eux ! La boulangerie, au reste, ne s’appelle-t-elle pas”Paris Baguette” ?
Version 3:
Merlin en ânonnant fait trembler sa large barbe blanche de mage. Ses mains semblent diriger un orchestre invisible. Elles ne répondent plus à sa volonté et volettent à leur gré. Elle font des entrechats et des saltos sous yeux mouillés et las. S’il le pouvait, si son corps le lui permettait, Merlin saisirait volontiers sa baguette, l’appuierait contre sa tête et déclencherait un éclair sublime et délétère. Mais dans ces conditions, pas question de se supprimer, il faut attendre son tour et endurer l’ironie d’être à la fois omnipotent et incapable.