tu es porté par la colère
et sur elle tu rebondis
comme le galet sur la mer
mû par ta seule frénésie
mais gare au retour sur la terre
gare au mal qui s’appesantit
car si tu crois avoir souffert
tu risques fort d’être surpris
sur tes épaules l’univers
va délester tout son fourbi
tu redeviendras cette pierre
retrouveras ton inertie
et pauvre caillou sans mystère
tu couleras sans faire un bruit
version 1 :
C’est son port, d’abord, qui étonne l’œil. Il attire à lui le regard comme la ferraille l’aimant. Son poitrail, par l’avant, est si élancé, éclatant, qu’on le dirait prince de sang. Quand il passe plus près, son profil de camé, électrise. La surprise vient de ses cicatrices, de ses traits imparfaits. Pourtant le mâle récit des ans que présage son visage laisse envoûté et séduit. Et toutes les têtes se tournent pour regarder s’éloigner son dos et ses épaules larges.
Et le souvenir qu’il abandonne est lumineux et palpitant : bien qu’il ne porte que des hardes, chacun l’a vu vêtu de blanc.
version 2 :
A chaque coup minuscule, chaque agression du marteau, la pierre perd une virgule de son embonpoint, un éclat de rien. Et tandis que du bloc massif émerge l’œuvre extraordinaire, le sol se jonche des victimes sacrifiées. Pas facile d’être philosophe, quand on est jeté au rebut. Comprendre que son éviction était l’action nécessaire pour transformer un tout vulgaire en une pièce raffinée, révélation débarrassée du superflu. Admettre enfin que l’univers, dont on fut sciemment arraché et par cette violence même, par fruit de cette cruauté, gagne en raison, gagne en beauté, accède à la postérité.
Photo “L’atelier de Brancusi” DR, retouches Ange7.