GrandVille (nouvelle)

 

©Ange7

 

GRANDVILLE

 

Pour la dixième fois en quelques minutes, Kim jeta un regard affolé à sa montre. Elle indiquait toujours une heure du matin, le chiffre suivant, qui avait peu d’importance, avait à peine varié. Intérieurement, il soupira. Il savait que sa femme, à la maison, ne dormait pas, qu’elle l’attendait de pied ferme, qu’elle préparait déjà –les écrivait-elle avant de les apprendre ?- des torrents de reproches émaillés d’injures bien senties.
Tandis que ces pensées roulaient derrière son front, il aperçut dans son champ de vision un verre vide qui se rapprochait. Son supérieur allait lui servir à boire ! Kim saisit le verre à deux mains, respectueusement, et le tendit pour que son chef le remplisse, baissant la tête et remerciant. Quand le petit verre fut plein jusqu’au col de soju, cet alcool traître qui mangeait ses soirées et mettait en péril son couple, Kim, d’un trait, le vida et remercia encore son supérieur.
Il aurait aimé être en mesure de refuser ces sorties de groupe où tout le bureau devait suivre le bon chef, jusqu’à ce que ce dernier décide qu’il avait eu son content et que chacun pouvait rentrer chez soi. Il aurait aimé mais il n’en était pas question. Il avait travaillé dur pour intégrer cette équipe dont il pouvait se targuer à présent d’être le numéro quatre. M. Han, le numéro trois n’était plus tout jeune et il semblait probable qu’il arrêterait de travailler avant un quelconque remaniement. Cela le mettrait, lui, en troisième position. Plus de travail, de temps et encore des dizaines de soirées comme celle-ci feraient le reste : il pouvait un jour espérer être le sous directeur de la branche de Socheo de ce bureau.
Il sentit que cette pensée le grisait mais réalisa bien vite que cet effet résultait sans doute plutôt des verres ingérés. Toujours une heure mais plus près de deux.
Soudain, au milieu d’une phrase, le supérieur se leva. Il chancela, on crut un instant qu’il allait s’écrouler sur la table recouverte des restes d’un barbecue de viande, mais il reprit son équilibre à la façon d’un chat et se dirigea tant bien que mal vers la caisse.
C’était le signal tant attendu. Chacun saisit ses affaires, manteau, écharpe, parapluie, et le téléphone portable qui était posé sur la table. Les sept employés présents faisaient ces mêmes gestes, dans le même ordre et à la même allure.
Le chef avait réglé l’addition –faisait-il passer toutes ces notes en frais ou bien était-il si généreux ?- et le petit groupe sortit sur le trottoir à la recherche d’une série de taxis.
Le premier, un modèle luxe mobom, fut réservé au chef à qui chacun souhaita une bonne nuit –et à demain- et réitéra ses remerciements. Il ne répondit que d’un grognement, il en tenait une bonne.
La hiérarchie s’appliqua parfaitement, le second fut suivit de M. Han et Kim partit en quatrième.
Au taxi qui lui demandait vers où ?, il mit un instant à répondre –avait-il bu tant que cela ?- ses pensées étaient comme noyées dans le soju et troubles. L’adresse lui revint pourtant et il la souffla dans une haleine lourde, pangbae 4 grand ville, et s’endormit.
Le chauffeur l’éveilla quelques minutes plus tard, arrivé à destination. Kim sortit du taxi et contempla la résidence Grandville, dix sept immeubles identiques agencés en quinconces, chacun de vingt-trois étages, quatre appartements par étage. Le temps qu’il se fasse cette réflexion, deux autres taxis s’étaient arrêté tout près et des employés de bureau qui lui ressemblaient étrangement en sortirent et se dirigèrent à pas mécaniques vers leurs appartements respectifs. Kim les imita.
A la sortie de l’ascenseur, il se dirigea droit sur la porte et composa le code qui tenait lieu de clef. Erreur. Il essaya de nouveau. Erreur. Ce n’était pas la première fois que ce désagrément se produisait. Il avait déménagé cinq fois en quatre ans, toujours dans des immeubles différents et il lui arrivait parfois de confondre l’ancien code avec le nouveau voire de commander une pizza par téléphone en donnant l’ancienne adresse au livreur. Il se ressaisit et essaya 1-1-1-1, des fois que. Ding.
La porte s’ouvrit et il entra à tâtons. Il remarqua tout de suite qu’aucune lumière n’était allumée –dormait-elle ?- et profitant de la chance, il se laissa glisser sur le canapé qui faisait face dans le salon à la télévision. Le sommeil le prit très vite.

Son téléphone vibra dans sa poche à 6 heures précises. Kim ouvrit les yeux sur un monde flou. Sa cervelle était une bouillie inefficace et il se dépêcha de faire, comme un robot, toutes ses ablutions du matin. Quand il pénétra dans la chambre, il trouva le lit fait et inoccupé. Sa première pensée fut un regret d’avoir dormi dans le canapé mais le sentiment que quelque chose clochait émergea cependant bientôt des brumes alcoolisées du matin. Où était-elle ? Tout en réfléchissant, très lentement, il saisit un costume propre dans l’armoire, près du lit, et une chemise blanche, dans la penderie, des sous-vêtements, troisième tiroir, et il se glissa sous une douche qu’il espérait réparatrice. L’eau fraîche qu’il fit couler sur son visage et son corps le piqua comme des millions d’aiguilles.
Une fois habillé, il sortit un peu de riz de l’autocuiseur et ouvrit le frigidaire. Il était inhabituellement vide mais il trouva cependant un kimpap tout roulé et se l’octroya en guise de petit déjeuner. Il fallait filer au bureau à présent.

La journée se passa très banale et maussade pleine de la rengaine épuisante de l’habitude. Tout le jour, pourtant, quelque chose le gêna aux entournures sans qu’il pût exactement déterminer quoi.
L’heure sonnée, comme il s’apprêtait à fuir toute société et rentrer chez lui, le bon chef le happa. Pas question de partir maintenant, il avait à leur parler, des consignes de la direction, des remodelages importants… Tout ceci, bien sûr devait se faire devant de la viande qui grille et plusieurs cadavres de bouteilles de soju. Résigné, Kim suivit le groupe qui se rendit, exactement comme la veille, dans le restaurant usuel où chacun, par la force du mimétisme s’assit à sa place habituelle.
En fait de nouvelle, il sembla que le chef avait surtout envie de picoler. Sa femme était en province dans sa famille et il comptait arroser cela dignement. Personne n’eut le courage de tenter une remarque et chacun, se faisant une raison, prit son parti de la situation.
Kim se dit à ce moment qu’il serait bon de prévenir sa femme mais il eut beau chercher dans toutes ses poches, pas de trace de son portable. Il renonça assez facilement à ce projet tandis qu’on lui servait, à nouveau, à boire.
Face à la port,e marquée d’un large « B » ocre, Kim n’hésita pas et composa le 1-1-1-1 avec un doigt impérieux. Le ding qui l’accueillit fut reçu avec un sourire de triomphe. La victoire de l’homme, même fortement alcoolisé, sur la vie urbaine moderne.
Dans l’appartement, toujours pas de lumière. Cela l’inquiéta cette fois car il s’était préparé dans le trajet en taxi à la dispute cinglante qui l’attendait et il se sentait un peu déçu et frustré de ne pas l’avoir. Il alluma tout sur son passage et ouvrit en grand la porte de la chambre. Le lit était toujours fait et toujours désert, comme il l’avait laissé le matin. Kim ouvrit alors les placards de sa femme : vides. Enfin, des serviettes de toilette, un peu de linge, mais aucun de ses habits. Idem à la salle de bain : sa partie du placard à gauche du grand miroir était complètement déserte. Il comprenait à présent.
Il se rua d’abord sur le téléphone pour hurler, ou implorer, pour demander le pourquoi… Mais il connaîssait bien la raison et il ne voulait pas argumenter sur ses torts. Il reposa le combiné et se persuada qu’elle appellerait, qu’elle se rendait vite compte de son erreur et reviendrait. Il pourrait alors faire peser la faute sur ses frêles épaules et lui reprocher, des années durant, cette petite fuite. Non, il ne téléphonerait pas. Il se déshabilla, se glissa dans le lit froid et sombra dans le sommeil.
Son supérieur était déchaîné et ce soir, pour la cinquième nuit consécutive il avait, par la force de son pouvoir hiérarchique, traîné tout le bureau avec lui dans un norebang pour chanter et boire. Le norebang était bien pire que le restaurant. Chacun y allait de son air, certain avec talent d’autre horriblement faux et la bière qu’on y avalait n’entamait que très lentement le chef qui pouvait ainsi, parfois, tenir jusqu’à l’aube.
Vers trois heures du matin, tout de même, il montra des signes de fatigue – il s’endormit sur les cuisses grasses d’une hôtesse- et on le mit dans un taxi. Chacun était heureux de rentrer chez soi, sauf Kim qui redoutait la maison morte.
Depuis que sa femme n’y était plus, tout dans l’appartement lui semblait étranger. Chaque chose était bien à sa place, chaque fauteuil, la table basse, et toute la cuisine équipée mais il se sentait comme un organe dont la greffe ne prend pas, rejeté. C’était, pensa-t-il, décidément sa maison à elle, il n’y vivait, quelques heures par jour, que comme un être de passage.
Les soirées arrosées de son supérieur ne lui laissaient heureusement que très peu de temps pour penser le soir et son travail l’accaparait tout le jour. Et surtout, il se refusait à une introspection dont il savait qu’elle dévoilerait le manque et l’absence et le ramènerait immanquablement à sa responsabilité. Encore une fois, il se laissa tomber dans le lit double, et toutes ses pensées s’obscurcirent immédiatement.

©Ange7

C’est le lendemain matin, devant l’immeuble, en pantoufle et pyjama, qu’il vit sa femme, qui venait visiblement de descendre les poubelles. Sur le coup, il crut à un mirage, les matins post beuverie n’étaient pas exactement de grands moments de clairvoyance. Mais non, c’était elle. Et elle semblait aussi étonnée que lui. Elle allait se mettre à crier, il le lut dans son regard, mais au lieu de cela elle se jeta sur lui et le serra tendrement. Où étais-tu ? Où étais-tu donc, se mit-elle à sangloter. Il resta interdit, entendant ses paroles mais n’en saisissant pas le sens. Alors elle le prit par la main et lui fit faire demi-tour, rentrer avec elle dans l’immeuble.
Il se laissa faire et la suivit, hypnotisé par la situation qui demeurait impénétrable.
Il entrèrent dans l’ascenseur, elle était belle, sans maquillage,avec ses yeux désespérés et reconnaissants, il la fixa dans le miroir et soudain il comprit.
A la seconde où, du bout du doigt, elle appuya sur le bouton de l’étage, il comprit.
Elle avait pressé le 21 et le chiffre s’était illuminé de rouge, l’ascenseur avait fermé ses portes et commençait à monter.
Il comprit qu’il habitait depuis quatre jours dans l’appartement « B » de l’étage 11, qu’il avait confondu avec son ancienne adresse et que cette erreur inconsciemment s’était imposée et répétée. Et soudain, réalisant à quel point son costume, son appartement, et sa vie même pouvaient être semblables à ceux d’un autre, il se sentit défaillir, aspiré dans un tourbillon d’éternelle uniformité.
Sa femme le retint et souffla avec douceur :
– « Tu trembles, tu n’as rien dans le ventre, je parie. Heureusement, j’ai du riz prêt dans l’autocuiseur ».

 

Photos Ange7, Séoul 2008.

 

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5 Réponses to “GrandVille (nouvelle)”

  1. drôle d'oiseau Says:

    j’aime beaucoup cette prose.

  2. Adeline Says:

    Bonjour,

    Je vous prie de m’excuser. Je n’ai malheureusement pas trouvé comment vous contacter autrement que par commentaire.

    Je souhaitais vous faire découvrir le service Paperblog, http://www.paperblog.fr dont la mission consiste à identifier et valoriser les meilleurs articles issus des blogs. Vos articles sembleraient pertinents pour certaines rubriques de Paperblog.

    En espérant que le concept de Paperblog vous titille, n’hésitez pas à me contacter pour toutes questions ou renseignements…

    Adeline
    Responsable communication

  3. cricridoze Says:

    Un grand plaisir de lecture ce matin. La fin, pleine de bonté et de tendresse. J’aurais préféré, moi, que la douce et soumise épouse se soit fait la malle !!!!!

  4. Tachedencre Says:

    Très belle façon de rendre la mécanique urbaine de nos vies modernes, ses automatismes désincarnés, impersonnels… Brrrr… quelle vie… !


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