Un peu perdu

un peu perdu

Notes pour plus tard :
Comme le temps était clément, on s’enfonça sans se soucier, sans s’imaginer un instant qu’ainsi on pourrait bien se perdre. Entre les branches, le sentier sinuait et se divisait, et nous suivions, comme à l’instinct, un tracé qui semblait facile. Or la discussion s’animant, nous ne prêtions guère attention et presque imperceptiblement, nous accelérions le pas.
Bientôt, pourtant, les mots se turent et le constat fut immédiat. Trop éloignés de nos arrières, nous nous tenions, un peu surpris, en terrain de nous inconnu, et puisqu’il faut parler bien franc, égarés comme des enfants.
Alors, bien sûr, nous rebroussâmes, nous cherchâmes à nous reperer, mais frileux de nous séparer, nos tentatives échouèrent.
Le soir tombait, lent et glacial : que diable nous fallait-il faire ? Prendre un abri, passer la nuit ? Ou bien randonner, au contraire ? L’avis fut pris qu’en repartant, fut-ce en direction hasardée, nous parviendrions quelque part et que l’activité physique aurait de plus cet avantage de nous éviter de geler.
C’est un souvenir éprouvant que cette poursuite nocturne. Nous progressions à petits pas en raison de l’obscurité et cela doubla la distance. Malgré notre approche prudente combien de chutes, nous subîmes !
Enfin, plusieurs heures plus tard, nos pieds sentirent un sol dur : nous avions trouvé une route. Elle était calme, de campagne, sans éclairage et sans panneau et nous n’avions pas de lumière pour en déchiffrer les bornes. Peu importait, elle était là : rassurante et plus aisée à emprunter que les sous-bois. Nous la suivîmes plein d’espoir, raisonnant qu’en toute logique un village nous attendait au bout de ce nouveau chemin. Et nous rêvions naîvement, sans savoir que nous nous trompions, qu’il fut tout proche, ce village.
Revigorés d’être passés d’un toit de cimes au firmament, nous progressions un peu plus vite à la pauvre clarté d’un ciel tout voilé de nuages bleus. Le rythme de nos pas sonnait dans un silence sépulcral. Douloureux de nos écorchures, nous avancions sans mot dire, ne désirant plus rien au monde que d’arriver à notre but.
Nous marchâmes jusqu’au matin et c’est le rose de l’aurore qui nous accueillit au village, hagards, fourbus et affamés.
Devant un grand café brûlant et un exquis pain de la veille, nous racontâmes aux lève-tôt, qui en rire sans se gêner, notre idiote mésaventure. D’après notre point de départ, l’un calcula qu’à vol d’oiseau, nous avions parcouru au moins vingt-cinq, trente kilomètres.
Notre collation terminée, quelqu’un s’offrit de nous conduire retrouver notre véhicule. Nous acceptâmes avec chaleur, un peu honteux du ridicule, mais par dessus tout soulagés.
Au chaud devant la cheminée, le doigt posé sur une carte, il fut rageant, un peu plus tard, de constater l’égarement qui fut absolument le notre. Car estimant notre parcours force nous fut de constater que nous avions dix fois frôlé d’éviter un si long périple. Mais par un malheureux hasard -et une orientation piteuse- nous avions choisi sans faillir, à chacun de nos carrefours, le chemin qui nous éloignait. L’exemple le plus frappant étant quand, rejoignant la route, nous nous étions lancés à droite pour plus de quinze kilomètres alors qu’à gauche, et tout près, un autre village dormait.

Photo (et retouches) Ange7, Ramatuelle 2009 .


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Looking for Kenny

City Tower Construction Site

Kenny

J’avais ici, tout au début, quand j’étais tout frais débarqué, un ami prénommé Kenny, que j’ai depuis perdu de vue.
Kenny était salary man, employé parmi des milliers, d’un des conglomérats géants qui se partagent la nation. Ayant vécu à l’étranger, étudiant aux États-Unis, il parlait un anglais parfait et il avait surtout pour lui le recul que peut procurer d’être sorti de son pays. Kenny, lorsque je l’ai connu, occupait un petit bureau, situé au premier étage du bâtiment Daewoo Tower, face à la Gare de Séoul.
Intelligent et travailleur, il a bientôt creusé son trou, ou plutôt gravi son échelle. Car, quand il a été promu, il a changé de position… vers le haut ! Passant à l’étage au dessus, dans un bureau mieux agencé, toujours partagé cependant, avec des dizaines de gens. Au cours des mois, récompensé pour ses qualités indéniables, Kenny a gravi les degrés d’une irrésistible ascension. Et chaque fois la promotion lui ouvrait un nouvel espace situé plus haut dans la tour.
Cinquième étage puis neuvième… Bientôt installé au quinzième, Kenny profitait à présent d’un espace indépendant. Acharné et très efficace, il a continué ainsi à satisfaire ses patrons. Malheureusement, son travail ne lui permettait plus jamais de nous retrouver au sauna, ou de partager un repas.
J’ai appris quelques temps après, par un e-mail automatique, que Kenny prenait du galon. La signature du message mentionnait le « 22F » donc le vingt et unième étage !Je n’ai pas répondu au mail et plusieurs mois se sont passés.
Un jour, pourtant, j’ai décidé de recontacter mon ami. J’avais de lui toute une pile de belles cartes de visite qui témoignaient à leur façon de sa carrière exceptionnelle. Aucun numéro indiqué ne le trouva au bout du fil, et l’e-mail, d’abord essayé, se révéla déconnecté.
Bien décidé à le revoir, je me rendis, un beau matin, au pied de la Daewoo Tower où je n’étais jamais entré. Là, je tâchai de l’obtenir des bureaux de la réception. Tout le monde fut très gentil et consacra beaucoup de temps à chercher monsieur Kenny Kim. Son nom de famille est commun et Kenny étant son surnom, il était en fait malaisé de le repérer tout d’abord. Mais la recherche pointilleuse, et bien sûr informatisée, ne négligea aucune piste.
Enfin tomba la vérité.Kenny avait démissionné, depuis déjà plusieurs années, alors qu’il travaillait encore, anonyme et sous estimé dans cet immense poulailler laborieux du premier étage. Puis il s’était, par frustration, inventé tout un personnage, attribué des promotions, imprimé de nouvelles cartes…
Il avait bien joué le jeu, jusqu’à espacer ses visites. Et comme un grand illusionniste, il finit par s’escamoter.

Photo Ange7, Séoul 2009 .


-*- Écoutez donc le krack d’un article au hasard du journal de 5h12 -*-

Pour qui sont ces serpents ?

larger snake

Notes pour plus tard :


La maison donnait, sur l’arrière, dans un terrain si sablé qu’il semblait un petit désert. Comme j’y pénétrais pour la première fois, j’en inspirai l’originale saveur, j’en scrutai le panorama photogénique, et j’en fixai le souvenir comme si je ne devais jamais plus y revenir. J’avais à faire : je ne pus flâner très longtemps et je ne m’étais guère éloigné.
Pourtant, en rebrousssant chemin je surpris avec horreur deux anacondas blancs, massifs, terribles, qui étaient lovés juste à droite de la porte que je devais franchir pour entrer, de nouveau, dans la demeure. Pétrifié, à quelques bons dix mètres, je les observai avec attention. Je détaillai en frissonnant leurs pâles écailles, les motifs sombres, en losanges, qui ornaient leur interminable morphologie. Une tête sourtout captivait mon attention et glaçait mon sang. Triangulaire et mauvaise, elle était minuscule par rapport au reste du corps, bien que mesurant plus que mes deux mains jointes. Enfin, j’avisai un bâton et devisai un plan d’action : entrer en courant, parant de mon arme. Il me fallut encore plusieurs minutes pour rassembler le courage nécessaire à l’entreprise.
Puis, comme un squelette au bout d’une ficelle, je m’élançai maladroitement vers la porte, le sanctuaire. Mes jambes gondolaient et on eut dit que j’avais oublié comment galoper. Comme je gagnais presque mon but, le reptile le plus proche de la porte commença à s’agiter, sans doute dérangé par les secousses de ma course de pachyderme. Ne pouvant me résoudre à ralentir, ou à stopper mon élan, je poursuivis, les palpitations cardiaques au bord de la rupture, terrorisé.
Et, tandis que j’allais, enfin, franchir le seuil, je sentis, dans un ralenti surréel, ma chute catastrophique. Le bâton que je tenais comme une lance de tournoi s’était fiché dans un arbre, juste à l’entrée de la maison; le choc m’avait déséquilibré et je m’étais retourné comme un pantin sur ressort, effectuant un demi-tour complet, incapable de me redresser, de me raccrocher à quoi que ce soit, et m’écrasant finalement, face contre terre, dos à la maison.
Ne ressentant sur l’instant aucune douleur tout mon esprit était tendu vers la pensée que la niche des deux serpents se trouvait à présent à ma gauche, légèrement derrière moi, suivant un angle qui m’était parfaitement invisible. Une sueur froide se déclencha instantanément sur tout mon corps. La peur me tenait cloué au sol, incapable du moindre mouvement, tétanisé.
Quelques secondes de torture s’écoulèrent ainsi avant que je ne puisse retrouver l’usage de mes muscles. Je bondis alors sur mes pieds, ramassant en un éclair le bâton et me retournant vers les serpents. Le mur ensoleillé était vide. Je restai immobile, interdit.
Mon ramdam avait-il dérangé leur sieste et s’en étaient-ils allés ailleurs la terminer ? Ou bien, et cette idée me cingla quand  je lâchai le bout de bois et pénétrai dans la maison, n’y avait-il jamais eu de serpents ?

( Illustration originale : St-Exupéry, bien sûr. )


-*- Votre SalmigondiS tourne en rond ? Tentez donc article au hasard du journal de 5h12 -*-

GrandVille (nouvelle)

 

©Ange7

 

GRANDVILLE

 

Pour la dixième fois en quelques minutes, Kim jeta un regard affolé à sa montre. Elle indiquait toujours une heure du matin, le chiffre suivant, qui avait peu d’importance, avait à peine varié. Intérieurement, il soupira. Il savait que sa femme, à la maison, ne dormait pas, qu’elle l’attendait de pied ferme, qu’elle préparait déjà –les écrivait-elle avant de les apprendre ?- des torrents de reproches émaillés d’injures bien senties.
Tandis que ces pensées roulaient derrière son front, il aperçut dans son champ de vision un verre vide qui se rapprochait. Son supérieur allait lui servir à boire ! Kim saisit le verre à deux mains, respectueusement, et le tendit pour que son chef le remplisse, baissant la tête et remerciant. Quand le petit verre fut plein jusqu’au col de soju, cet alcool traître qui mangeait ses soirées et mettait en péril son couple, Kim, d’un trait, le vida et remercia encore son supérieur.
Il aurait aimé être en mesure de refuser ces sorties de groupe où tout le bureau devait suivre le bon chef, jusqu’à ce que ce dernier décide qu’il avait eu son content et que chacun pouvait rentrer chez soi. Il aurait aimé mais il n’en était pas question. Il avait travaillé dur pour intégrer cette équipe dont il pouvait se targuer à présent d’être le numéro quatre. M. Han, le numéro trois n’était plus tout jeune et il semblait probable qu’il arrêterait de travailler avant un quelconque remaniement. Cela le mettrait, lui, en troisième position. Plus de travail, de temps et encore des dizaines de soirées comme celle-ci feraient le reste : il pouvait un jour espérer être le sous directeur de la branche de Socheo de ce bureau.
Il sentit que cette pensée le grisait mais réalisa bien vite que cet effet résultait sans doute plutôt des verres ingérés. Toujours une heure mais plus près de deux.
Soudain, au milieu d’une phrase, le supérieur se leva. Il chancela, on crut un instant qu’il allait s’écrouler sur la table recouverte des restes d’un barbecue de viande, mais il reprit son équilibre à la façon d’un chat et se dirigea tant bien que mal vers la caisse.
C’était le signal tant attendu. Chacun saisit ses affaires, manteau, écharpe, parapluie, et le téléphone portable qui était posé sur la table. Les sept employés présents faisaient ces mêmes gestes, dans le même ordre et à la même allure.
Le chef avait réglé l’addition –faisait-il passer toutes ces notes en frais ou bien était-il si généreux ?- et le petit groupe sortit sur le trottoir à la recherche d’une série de taxis.
Le premier, un modèle luxe mobom, fut réservé au chef à qui chacun souhaita une bonne nuit –et à demain- et réitéra ses remerciements. Il ne répondit que d’un grognement, il en tenait une bonne.
La hiérarchie s’appliqua parfaitement, le second fut suivit de M. Han et Kim partit en quatrième.
Au taxi qui lui demandait vers où ?, il mit un instant à répondre –avait-il bu tant que cela ?- ses pensées étaient comme noyées dans le soju et troubles. L’adresse lui revint pourtant et il la souffla dans une haleine lourde, pangbae 4 grand ville, et s’endormit.
Le chauffeur l’éveilla quelques minutes plus tard, arrivé à destination. Kim sortit du taxi et contempla la résidence Grandville, dix sept immeubles identiques agencés en quinconces, chacun de vingt-trois étages, quatre appartements par étage. Le temps qu’il se fasse cette réflexion, deux autres taxis s’étaient arrêté tout près et des employés de bureau qui lui ressemblaient étrangement en sortirent et se dirigèrent à pas mécaniques vers leurs appartements respectifs. Kim les imita.
A la sortie de l’ascenseur, il se dirigea droit sur la porte et composa le code qui tenait lieu de clef. Erreur. Il essaya de nouveau. Erreur. Ce n’était pas la première fois que ce désagrément se produisait. Il avait déménagé cinq fois en quatre ans, toujours dans des immeubles différents et il lui arrivait parfois de confondre l’ancien code avec le nouveau voire de commander une pizza par téléphone en donnant l’ancienne adresse au livreur. Il se ressaisit et essaya 1-1-1-1, des fois que. Ding.
La porte s’ouvrit et il entra à tâtons. Il remarqua tout de suite qu’aucune lumière n’était allumée –dormait-elle ?- et profitant de la chance, il se laissa glisser sur le canapé qui faisait face dans le salon à la télévision. Le sommeil le prit très vite.

Son téléphone vibra dans sa poche à 6 heures précises. Kim ouvrit les yeux sur un monde flou. Sa cervelle était une bouillie inefficace et il se dépêcha de faire, comme un robot, toutes ses ablutions du matin. Quand il pénétra dans la chambre, il trouva le lit fait et inoccupé. Sa première pensée fut un regret d’avoir dormi dans le canapé mais le sentiment que quelque chose clochait émergea cependant bientôt des brumes alcoolisées du matin. Où était-elle ? Tout en réfléchissant, très lentement, il saisit un costume propre dans l’armoire, près du lit, et une chemise blanche, dans la penderie, des sous-vêtements, troisième tiroir, et il se glissa sous une douche qu’il espérait réparatrice. L’eau fraîche qu’il fit couler sur son visage et son corps le piqua comme des millions d’aiguilles.
Une fois habillé, il sortit un peu de riz de l’autocuiseur et ouvrit le frigidaire. Il était inhabituellement vide mais il trouva cependant un kimpap tout roulé et se l’octroya en guise de petit déjeuner. Il fallait filer au bureau à présent.

La journée se passa très banale et maussade pleine de la rengaine épuisante de l’habitude. Tout le jour, pourtant, quelque chose le gêna aux entournures sans qu’il pût exactement déterminer quoi.
L’heure sonnée, comme il s’apprêtait à fuir toute société et rentrer chez lui, le bon chef le happa. Pas question de partir maintenant, il avait à leur parler, des consignes de la direction, des remodelages importants… Tout ceci, bien sûr devait se faire devant de la viande qui grille et plusieurs cadavres de bouteilles de soju. Résigné, Kim suivit le groupe qui se rendit, exactement comme la veille, dans le restaurant usuel où chacun, par la force du mimétisme s’assit à sa place habituelle.
En fait de nouvelle, il sembla que le chef avait surtout envie de picoler. Sa femme était en province dans sa famille et il comptait arroser cela dignement. Personne n’eut le courage de tenter une remarque et chacun, se faisant une raison, prit son parti de la situation.
Kim se dit à ce moment qu’il serait bon de prévenir sa femme mais il eut beau chercher dans toutes ses poches, pas de trace de son portable. Il renonça assez facilement à ce projet tandis qu’on lui servait, à nouveau, à boire.
Face à la port,e marquée d’un large « B » ocre, Kim n’hésita pas et composa le 1-1-1-1 avec un doigt impérieux. Le ding qui l’accueillit fut reçu avec un sourire de triomphe. La victoire de l’homme, même fortement alcoolisé, sur la vie urbaine moderne.
Dans l’appartement, toujours pas de lumière. Cela l’inquiéta cette fois car il s’était préparé dans le trajet en taxi à la dispute cinglante qui l’attendait et il se sentait un peu déçu et frustré de ne pas l’avoir. Il alluma tout sur son passage et ouvrit en grand la porte de la chambre. Le lit était toujours fait et toujours désert, comme il l’avait laissé le matin. Kim ouvrit alors les placards de sa femme : vides. Enfin, des serviettes de toilette, un peu de linge, mais aucun de ses habits. Idem à la salle de bain : sa partie du placard à gauche du grand miroir était complètement déserte. Il comprenait à présent.
Il se rua d’abord sur le téléphone pour hurler, ou implorer, pour demander le pourquoi… Mais il connaîssait bien la raison et il ne voulait pas argumenter sur ses torts. Il reposa le combiné et se persuada qu’elle appellerait, qu’elle se rendait vite compte de son erreur et reviendrait. Il pourrait alors faire peser la faute sur ses frêles épaules et lui reprocher, des années durant, cette petite fuite. Non, il ne téléphonerait pas. Il se déshabilla, se glissa dans le lit froid et sombra dans le sommeil.
Son supérieur était déchaîné et ce soir, pour la cinquième nuit consécutive il avait, par la force de son pouvoir hiérarchique, traîné tout le bureau avec lui dans un norebang pour chanter et boire. Le norebang était bien pire que le restaurant. Chacun y allait de son air, certain avec talent d’autre horriblement faux et la bière qu’on y avalait n’entamait que très lentement le chef qui pouvait ainsi, parfois, tenir jusqu’à l’aube.
Vers trois heures du matin, tout de même, il montra des signes de fatigue – il s’endormit sur les cuisses grasses d’une hôtesse- et on le mit dans un taxi. Chacun était heureux de rentrer chez soi, sauf Kim qui redoutait la maison morte.
Depuis que sa femme n’y était plus, tout dans l’appartement lui semblait étranger. Chaque chose était bien à sa place, chaque fauteuil, la table basse, et toute la cuisine équipée mais il se sentait comme un organe dont la greffe ne prend pas, rejeté. C’était, pensa-t-il, décidément sa maison à elle, il n’y vivait, quelques heures par jour, que comme un être de passage.
Les soirées arrosées de son supérieur ne lui laissaient heureusement que très peu de temps pour penser le soir et son travail l’accaparait tout le jour. Et surtout, il se refusait à une introspection dont il savait qu’elle dévoilerait le manque et l’absence et le ramènerait immanquablement à sa responsabilité. Encore une fois, il se laissa tomber dans le lit double, et toutes ses pensées s’obscurcirent immédiatement.

©Ange7

C’est le lendemain matin, devant l’immeuble, en pantoufle et pyjama, qu’il vit sa femme, qui venait visiblement de descendre les poubelles. Sur le coup, il crut à un mirage, les matins post beuverie n’étaient pas exactement de grands moments de clairvoyance. Mais non, c’était elle. Et elle semblait aussi étonnée que lui. Elle allait se mettre à crier, il le lut dans son regard, mais au lieu de cela elle se jeta sur lui et le serra tendrement. Où étais-tu ? Où étais-tu donc, se mit-elle à sangloter. Il resta interdit, entendant ses paroles mais n’en saisissant pas le sens. Alors elle le prit par la main et lui fit faire demi-tour, rentrer avec elle dans l’immeuble.
Il se laissa faire et la suivit, hypnotisé par la situation qui demeurait impénétrable.
Il entrèrent dans l’ascenseur, elle était belle, sans maquillage,avec ses yeux désespérés et reconnaissants, il la fixa dans le miroir et soudain il comprit.
A la seconde où, du bout du doigt, elle appuya sur le bouton de l’étage, il comprit.
Elle avait pressé le 21 et le chiffre s’était illuminé de rouge, l’ascenseur avait fermé ses portes et commençait à monter.
Il comprit qu’il habitait depuis quatre jours dans l’appartement « B » de l’étage 11, qu’il avait confondu avec son ancienne adresse et que cette erreur inconsciemment s’était imposée et répétée. Et soudain, réalisant à quel point son costume, son appartement, et sa vie même pouvaient être semblables à ceux d’un autre, il se sentit défaillir, aspiré dans un tourbillon d’éternelle uniformité.
Sa femme le retint et souffla avec douceur :
– « Tu trembles, tu n’as rien dans le ventre, je parie. Heureusement, j’ai du riz prêt dans l’autocuiseur ».

 

Photos Ange7, Séoul 2008.

 

Soleil Rouge (prologue)

© Ange7

 

Sous le soleil rouge, posé rond sur la ligne d’horizon, en équilibre comme sur la corde d’un arc, la fragile embarcation de pêche montait et descendait au rythme gracile de vagues caressantes. À l’intérieur, un très vieil homme, la peau parcheminée, les mains fines et sèches, le cheveu long et blanchi, chantait en regardant fixement l’astre magnificent.
Il priait pour que la pêche soit bonne ; il implorait pour sa fille un homme, brave et qui la chérirait ; il ânonnait de vieilles rengaines dans une langue que lui seul, ou presque, déchiffrait encore ; de ses bras décharnés, il battait l’air avec mesure, donnant l’impression qu’il allait s’envoler ; il adorait, enfin, de toute la puissance magnétique de son coeur et toute la fugacité son être déclinant, la majestueuse et rougeoyante boule qui s’apprêtait à disparaître dans les flots.
La sereine cérémonie dura d’éternelles minutes.
Seul au milieu des eaux, balancé par un vent retenu et clément, le vieux pêcheur pleurait dans son bateau. Il pleurait la joie d’avoir vu encore une fois le soleil-roi prendre le long bain frais et sanguin de la nuit ; il pleurait tandis que les nuages bleus montaient prestes dessous la voûte céleste et couvraient, d’un voile pudique de mousseline, les brillantes étoiles, indécentes de beauté ; il pleurait débordant d’une gratitude inexprimable autrement.
Lentement, mais avec cette précision de mouvement que le grand âge accorde, il glissa la pagaie de bois dans l’eau qui miroitait et commença de ramer dans la nuit. L’eau s’échappait prise par le tournoiement en poussant de petits cris liquides, en perlant de minces rires de sirènes. Il progressait à la vitesse invisible de la vague, à la faveur des courants complices et sûrs qui le ramenaient vers la rive. De temps en temps, un poisson d’argent sautait hors de l’eau, brillait sous la lune, une seconde enchantée, avant de retourner à son élément premier. Chaque fois, le pêcheur le saluait d’un nom différent, Pierre-de-nuit, Goutte-suspendue ou Poisson-du-ciel. Encore, il sentit passer, sur ses rides profondes et dans ses cheveux attachés en queue de cheval, le murmure salé du vent sobre et nocturne, glissant sur la mer, agile comme un serpent, secret comme une tombe.
Le retour était moins fatiguant que l’aller pour le vieil homme, même si le bateau était à présent chargé de poissons odorants qui frétillaient au fond de la barque, respiraient le souffle épais de l’univers, s’en faisaient éclater les entrailles. Le geste rond et régulier du pêcheur donnait à son embarcation une grisante allure, et elle filait sur l’eau, gravant à peine son sillon, effleurant tout juste la surface bleu noir pâle, mélange savant des couleurs de la nuit, de la mer et de la clarté lunaire.
Bientôt, l’avant du bateau rencontra le ventre blanc de la plage qui se courba légèrement pour épouser sa forme. Empoignant solidement son filet, le jetant sur son épaule en une gracieuse courbe, le vieil homme se sentit rafraîchi par le contact de la pêche humide. Il sauta des deux pieds dans quelques centimètres d’océan où se reflétait en tremblant un tissu de ciel piqué d’or puis il se retira de l’eau comme on quitte une femme.
Ses pieds calleux s’enfonçaient dans le sable granuleux et sa lente marche formait un chemin creux de courbes droites et de courbes gauches, faiblement espacées, mais d’une régularité parfaite.
Il parvint au village le front humide et le dos trempé ; par les poissons plutôt que par l’effort. Avec douceur, il posa son filet sur le sol, à l’entrée de sa demeure et se faufila, sans bruit, jusqu’à sa couche. Il s’allongea, las, sur le dos, et tira sur ses yeux l’épais rideau du repos. Il plongea aussitôt dans un profond sommeil aquatique. Il ne prit ni le temps ni le cœur de penser, il avait un immense besoin de répit, une envie de nager dans les ténèbres, une faim dévorante de rêver.
Alors, comme chaque nuit, son esprit qui avait connu tant d’expériences, au-delà des trois îles, ses yeux qui avaient découvert d’autres visages, ses oreilles qui avaient été bercées de musiques étranges, tous ses sens l’enfouissaient à nouveau dans une vasque aux mille souvenirs, le royaume confus de l’imagination et de la divination, l’antre du passé et de l’avenir, qui se confondaient, hors l’âme, avec le présent, encore, il voyageait dans ces sphères colorées où il vivait des vies différentes, siennes sans être siennes.
L’air chaud fit perler une goutte de sueur à son front, qui glissa le long du sourcil pour être enfin une larme, au coin de son vieil œil sage…

Photo Ange7, Philippines 2008.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Lux mea itinere
Aux quatre bords de la lumière / j’ai chaviré par-dessus nord /
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L’un des soldats était mon ami

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Il y avait cette danse ridicule et un rien macabre. Le général et ses troupes, dans leur kaki écœurant, se tenaient la main en une ronde exaspérante. L’un des soldats était mon ami. Les bottes montantes pataugeaient et sautaient dans plusieurs centimètres d’eau, déjà, et le niveau montait lentement. Leurs cris étaient inintelligibles, mais féroces et insultants sans doute. Leurs bouches énormes, moustachues et barbues, jungle de poils, se déchiraient en beuglant. Leurs yeux éteints durant les longues marches avaient une lueur qui m’effrayait, qui semblait une flamme sèche et rouge, qui était de la haine. Leurs bras, attachés en ce vicieux cercle balançaient avec mesure comme ils tournaient en rond. Leurs mains crispées, les unes sur les autres, leurs doigts recourbés comme serres d’aigle, comme crocs de boucher.
L’eau montait. Le bruit de l’eau, écrasée, éclaboussée, chassée et revenant toujours s’amplifiait et devenait grondant. La salle était une sorte de hangar, une cave peut-être, un endroit humide et sombre. Les sons, les cris, les pleurs y résonnaient longtemps. Les murs avaient la couleur de la crasse, de la terre mouillée, de l’armée, une teinte indistincte et repoussante. Le sol, couvert par le liquide était invisible à présent, mais devait être de terre battue ou de sable. Le plafond, le plafond, était de plus en plus proche.
L’un des soldats était mon ami, il tenait la main du général, juste à sa droite. Il était jeune, peut-être vingt ans à peine, peut-être même pas. Ses cheveux ras étaient très blonds, si bien qu’on l’aurait cru chauve de quelque distance. Ses yeux étaient profonds et pleins de larmes qui ne pouvaient pas s’échapper. Bleus, sans doute, mais ce n’est pas certain. Il gesticulait comme les autres, avec les autres, désarticulé et risible. Sa peau était terne et tirait au mauve. Sous ses lèvres qui perdaient aussi leur couleur, sa mâchoire se serrait à s’en casser les dents. Cela creusait encore ses joues et il paraissait vraiment malade. Il ne chantait pas.
Le général, à côté, était un bien étrange personnage. Ni grand ni petit, mais massif. C’est le mouvement de ses bras à lui qui se répétait en écho tout le long de la ronde, c’est la force de son cri, seul, qui semblait emplir l’espace de toute la pièce. Mais non : c’était seulement l’eau qui montait. Son visage était cette forêt noire où un trou rouge gueulait. Ses cheveux étaient courts, son front, son nez et ses oreilles attestaient qu’il fut de chair. Son teint poli avait le lustre des vieux meubles, ses yeux jaillissants avaient la force d’arbalètes. Il s’épanouissait dans ces jeux morbides, revigoré par le goût de la violence, revivifié par l’odeur de l’injustice. Il était seul et il était tous à la fois.
Le niveau de l’eau était monté si haut dans la danse que les soldats ne bougeaient plus à présent. Ils ne s’étaient pas lâché les mains mais elles étaient sous l’eau, comme leurs jambes et plus de la moitié du torse. Ils poussaient toujours des hurlements, semblait-il, mais rien n’était vraiment audible. Ils étaient fous, comme à l’habitude, ou bien un peu plus encore.
Enfin, le cercle se brisa et tous restèrent sur place. Le général attira à lui le corps qui flottait et saignait et gémissait comme un enfant.
D’une poigne terrible, il enfonça la tête sous l’eau et un silence assourdi et cotonneux se fit.
Quand enfin j’ouvris les yeux, après ce qui me parut être un moment intensément immense, je vis tout d’abord la triste mine de mon ami. Je vis les larmes qui avaient enfin réussi à couler le long de ses joues pâles. Puis, détournant la tête, je vis le rictus figé du général et la perspective grotesque et cassée de son bras qui me maintenait sous l’eau. Mes yeux piquaient, car de la terre mêlée à l’eau les griffait. Je voulus ouvrir la bouche, mais elle l’était déjà, grande ouverte, désespérément ouverte et inutile.
Mes narines étaient pleines d’eau elles aussi, tout mon corps en fait s’était gonflé comme une éponge.
Je fermais les yeux de dépit et de fatigue, d’impuissance et de tristesse. Puis je les rouvris aussitôt, car l’asphyxie dans le noir était plus terrible encore.
Au-dessus de moi, portant l’estocade, le regard du général transperçait la surface.

Photo et retouche Ange7, Séoul 2008.

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Le reste de la série est sous la catégorie NOUVELLES : le garde, le sergent, le lieutenant, le colonel et l’amiral.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : L’odeur des fleurs
-”Je t’ai à l’oeil, mon garçon”. La barbe grave et le doigt maigre pointé en direction d’Edmond, le professeur
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Le départ de Simon

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Dans un coin de la classe, notre bonne maîtresse essayait de nous cacher qu’elle écrasait de grosses larmes. La salle était plongée dans un silence mortel aussi inhabituel que solennel. Simon nous quittait, ses parents avaient décidé de gagner le midi de la France et il nous faisait ses adieux. Un par un, comme pour un enterrement, nous nous succédâmes et lui serrâmes la main avec beaucoup de dignité. Quand ce fut mon tour, je me jetai dans ses bras et le blottis avec ferveur contre ma poitrine comme si je pouvais, une seconde seulement, le protéger de toutes les guerres et de toutes les folies des hommes. Puis il sortit de la pièce, nous adressant le regard désespéré de l’agneau qu’on jette aux lions. Nous ne devions plus jamais le revoir.

Le lendemain, cependant, Simon était là, à la cloche. Il nous expliqua que le départ était remis d’une semaine, ses parents n’étant pas prêts. Ce furent des jours extraordinaires. Chaque jeu était notre dernier jeu, chaque bleu, chaque bosse, chaque blague de gosse, nous vivions tout au maximum, comme si nous courrions, à perdre haleine, au bord d’un gouffre inquiétant.
Puis virent le samedi matin et une nouvelle cérémonie des adieux, plus poignante encore car nous savions la chance que nous avions goûtée avec cette rémission, ce sursis accordé. Enfin, Simon s’en fut.

Le lundi, pourtant, il était de nouveau là. Il nous expliqua qu’il avait oublié un gant, un cadeau de sa grand-mère disparue, qu’il devait le retrouver, qu’il ne pouvait partir sans. Nous le connaissions bien : c’était un gant de mauvaise laine, aux mailles trop lâches pour protéger du froid, c’était le gant de Simon. La recherche se poursuivit activement plusieurs jours mais enfin, tout ceci ne pouvait pas durer, le prétexte était trop gros, nous le pressentions avec émotion, et l’on apprit bientôt que Simon devait partir pour de bon.
Le lendemain, le coeur en miettes, nous fîmes pour la troisième fois nos adieux éternels à notre camarade qu’un sort cruel chassait de notre école.

Quelle ne fut pas notre surprise, le lundi suivant quand le nom de Simon, fut suivi, à l’appel, d’un silence de mort. Chacun s’était fait à l’idée que ce sacré yo-yo allait durer encore un peu. Mais là, tous les regards tournés vers sa chaise vide, les gorges se nouèrent bien que nous ne réalisâmes pas exactement ce que cette absence signifiât dans le grand schéma des choses. La journée fut morne et feutrée comme un jour de deuil. Je pleurai beaucoup ce soir-là, après l’école, la tête enfouie dans un coussin.

Le jour suivant, la chaise de Simon était occupée par un petit garçon qui lui ressemblait en tous points. Même tignasse, mêmes yeux malicieux, et même paire de gants incomplète. Il fallait se rendre à l’évidence : Simon était revenu. Il corrigea : il n’était pas parti, des maux d’estomac lui avait simplement fait rater la classe de la veille. Tandis qu’il expliquait cela, nous attendions tous la date fixée du prochain départ, du prochain déchirement, terrible et douloureux. Mais Simon n’en parla pas, ne l’évoqua pas même.

Des années durant, tandis que nous gravîmes côte à côte les degrés de l’éducation, je me demandais le pourquoi de toute cette mascarade. Simon avait-il inventé cela tout seul ? Ses parents avaient-ils vraiment projeté de partir avant de changer d’avis ? Jamais plus le sujet ne fut remis sur le tapis et il semblait dans certains de nos silences que nous faisions tous deux des efforts considérables pour ne pas lancer cette conversation.

Le hasard voulut que Simon, adulte et marié, s’installât juste à côté de chez moi. Notre amitié se poursuivit ainsi, sans la fougue de l’enfance mais avec la constance de la maturité.
Je gardai cependant, comme une blessure violente au fond de moi, le souvenir de ces trois faux départs qui m’avaient causé tant d’émotion et dont je souffrais de ne pas comprendre la motivation véritable. Et je ruminais souvent, dans le silence de la nuit, des questions et jonglais avec des hypothèses à m’en ôter le sommeil.

Un jour, près de vingt ans s’étaient écoulés depuis les événements, n’y tenant plus, je m’en fus chez Simon avec la ferme intention d’obtenir de lui une claire explication, dussé-je mettre tout le poids de notre amitié dans la balance. J’étais prêt, je crois, à le malmener s’il refusait de me répondre, je devais obtenir, enfin, un éclaircissement.
Je trouvai sa maison, porte ouverte, entièrement vide. J’appris bientôt qu’il avait déménagé dans la nuit, à la hâte. Il n’avait prévenu personne, nul ne savait où il était allé, ni pourquoi il était parti, sans même dire adieu.

Photo Môssieu Robert Doisneau, humbles retouches Ange7.