Le couturier

Version 1 :
Sous la lampe coudée, bien droit sur son assise, le créateur retient son souffle. Quand ses brillants ciseaux se referment avec soin comme lente mâchoire sur les veloutements de la soie calandrée, l’erreur n’est pas de mise. L’étoffe calibrée doit être decoupée au plus juste : de cette précision dépend la réussite de l’oeuvre. La manche, le tombé, le dos-nu, l’encolure, tout doit être parfait. C’est presque le matin quand, d’un sourire heureux, il signe sa merveille.

Version 2 :
Accroupie dans le froid, une femme sans âge, c’est à dire fort âgée déjà, attend le bus de quartier. Son souffle régulier entoure sa tête de vapeur blanche. C’est pratique courante en Asie de patienter dans cette position basse. Le jeune européen, avide d’expériences, se place tout près d’elle, à coucou lui aussi. Dans ces ruelles étroites, le petit autobus ne passe pas souvent. Après quelques minutes, le garçon n’y tient plus : ses muscles couturiers lui font un mal saillant. Il se redresse alors avec peine et masse douloureusement ses cuisses tandis qu’imperceptiblement la vieille entre ses rides sourit avec les yeux.

Photo collection Dior 2010, retouches Ange7.


/::-::/ Tentez la découverte d’un billet au hasard ! /::-::/

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oh ! en couleurs

Rainbow Man

Version 1 :

Aperçu
dans la rue
un maçon d’arc-en-ciel

Version 2 :

Le marchand
d’arcs-en-ciel
fait flèche de tout bois

Photo Ange7, Séoul 2009 .


-*- Écoutez donc le ensorcelant d’un article au hasard du journal de 5h12 -*-

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Le permis !

le permis

Version 1 :

Blanc-seing béni
voie des abus
s’il m’est permis
que je vous tue

Bon pour accord
permettez-moi,
que votre mort
fasse ma joie

Licence extrême
vous permettez,
faut-il que j’aime
vous supprimer

Sale coeur froid,
la guerre met
dans leur bon droit
tous les bouchers

Version 2 :

Ô passeport d’indépendance, papier rose de liberté, permis chéri, nous évader, à présent, nous le pouvons. Ce soir à la lune cachée, voler les clefs de la vieille auto, vider les placards des gâteaux, et filer, enfin filer. Sans carte, ni destination, rouler tout droit vers l’horizon. Si la mer se met en travers, prendre un ferry, s’il le faut, mais avaler des kilomètres, et en mettre autant que possible, entre aujourd’hui et le passé.
Plus tard, lointain et étranger, quand la rage sera passé, reprendre route en sens inverse. Et l’auto rangée au garage, bien raccrocher au clou prévu, le jeu de clefs.

 

Photo DR, retouches Ange7.


-*- Goûtez le jus de viande d’un article au hasard du journal de 5h12 -*-

Goutte à goutte

Version 1:
La goutte, au robinet, longuement rassemble ses forces. Elle se forme et se contient. Elle prend ce galbe lourd qui toise la gravité, accumule la force même qui va la précipiter.
Et puis, vient la chute vertigineuse, la descente grisante, le grand plongeon tout schuss. Malgré l’épaisseur de l’air, qu’elle traverse, verticale, la goutte ne se disperse pas, tout juste elle s’effile un peu sous l’effet de la vitesse acquise.
Il en va autrement, à l’arrivée, du grand choc de la réalité. La claque de l’évier lui est fatale. Les molécules attachées, qui s’étaient regroupées pour le voyage, s’éparpillent. L’eau reste de l’eau mais l’association est dissoute. Chacun a repris sa route.

Version 2:
C’est dans l’intérieur du genou, que la gêne s’installe et gangrène le mouvement. Le vieux courtisan, costume passé de mode, perruque poudrée sans éclat, avance avec peine vers son roi. Il manque de grâce en ce siècle de fanfreluches. Pire, sa goutte lui interdit une obséquieuse révérence. Point de courbettes, point de largesses et le monarque le renvoie d’un geste hautain de la main.

Version 3:
Ce n’est pas par malice que mes lèvres, ô délices, te courent sur tout le corps. C’est que la bougie soufflée me laisse désorienté. Dans cette belle nuit divine, noire comme l’encre de Chine, j’ai beau chercher ta bouche, je m’égare, car on n’y voit goutte. Mais je persévère. Je trace ma route de petits baisers. Si je tente encore, sûr qu’avant l’aurore, je la trouverai.

Image DR, retouches Ange7.

 

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-*- Wagnérien ? Tentez donc un article au hasard du journal de 5h12 -*-
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Les campagnards

cezanne.jpg


Version 1:

En campagne, costume dans les bleus, sourire demarcheur, poignée franche d’hypocrite, quota. On sent le gars qui n’aime pas ça : faire son marché. Il est là en corvée, ça sent les légumes frais. Les gens non plus, il ne les aime pas. Il se force à leur parler, expéditif, un mot par-ci, un salut vague du bout des doigts, une réponse là. Il s’est répété ce matin, dans le salon de sa maison, que ce n’était qu’un mauvais moment à passer. Comme aller chez le dentiste. Que ça irait mieux après. Il avance en distribuant des hochements de tête, des oeillades, c’est tout ce qu’il a à donner. Il pense au confort de son fauteuil en cuir, au calme de son bureau spacieux. Il ne voit pas les individus autour de lui. Pis : il les ignore.

Version 2:

 En campagne, pantalon brun et tricot, le paysan ne sourit pas, sous l’effort. Il œuvre avec conscience. Il a le geste perfectionné par les années de celui qui sait faire. Il n’est ni paresseux, ni pressé : chaque activité a sa mesure. Le temps ne lui ment pas et il sait protéger avant le gel, ne pas irriguer quand la pluie approche. Les travaux s’étalent sur l’année comme ils découpent sa journée. Tout est affaire de rythme. La pause aussi est virtuose. Tôt le matin, puis à midi. Le paysan a cet avantage sur l’ouvrier qu’il peut déguster ce qu’il produit. Chaque jour, sur la table, les légumes frais composent une nature morte grandiose qui vaut bien celles du Louvre.

 

Illustration : Paul Cézanne, Nature morte aux fruits et pot de gingembre.

 

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Les zélans du coeur (avec audio)
A dos de moto, pris dans les zembouteillages / En tanguant dromadaire à travers le dézert
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Au panier !

fonddepanier.jpg

Version 1 :
La minette, charbon et argent, se roule en boule à l’intérieur du panier étroit. Elle a grandi et ce n’est plus un palais pour chaton. Elle occupe à présent tout l’espace, elle affleure de sa fourrure élastique, de son corps de contorsionniste, chacun des pans, bien à plat, sur toutes les longueurs. Elle est entière prise et serrée, circonscrite. Elle s’endort suavement, sereine, en sécurité. Elle évoque ces fruits que l’on fait pousser dans une bouteille et le panier d’osier semble avoir été tissé tout autour d’elle.

Version 2 :
La traction qui étire l’articulation du poignet provoque une chaleur diffuse dans l’avant bras. C’est qu’entre les doigts, l’anse du panier pèse. Voyez plutôt : de longs poireaux bicolores à tignasses ébouriffées dont le blanc, le long du col, se teinte lentement pour finir en plates bandes de jungle, un plein sachet d’oignons, à cape orange et transparente, lisse et crissante, un filet de pommes de terre, informes et encore terreuses, qui semblent cacher un malheur sous leur maquillage au charbon mais qui dévoileront sous la frottée une peau d’or piquée de grains de beauté, et des fruits encore, une gerbe solaire de bananes, des oranges stellaires et dans son coffre ajouré de polystyrène, la barquette des fraises, rouges comme un jour de joie.

Photo Ange7.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : O Dulcinée calcinée
La Gauloise et l’Américaine / Je ne veux faire de la peine / A personne
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Autour du feu

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Version 1 :

De sa courte trompe, le soufflet, fait rougir les braises. Il ne paye pas de mine, fin rangé, mais quand il se déploie, quand son torse de cuir se désacordéonne, il a la carrure d’un Hercule. Il éole alors le feu avec force, provoquant une danse de cendrettes. Il rend au bois presque éteint une vigueur dernière qui le dévorera jusqu’au charbon. Sa colère passée, le soufflet se replie et s’efface presque, brun et suie, posé dans la cheminée contre les briques réfractaires, noircies d’hivers.

Version 2 :

Le soufflet, bien posé, fait venir rouge la joue. Le sang monte d’abord au coeur, en une surprise révoltée, puis il grimpe au cerveau, enflammant les sens, enfin il gagne tout le visage, se répand, et la marque distincte de la main apparaît, écarlate, sur la peau de lait. La honte ou la colère, c’est selon, retiennent avec peine les larmes qui font étinceler les yeux. Et tandis que le bras du soufflet retombe sans victoire, la lèvre tremblante de la victime semble maugréer sans voix une malédiction.

Photo DR, retouches Ange7.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Da Code (avec audio)
Lé-o-nar-do ! / Ta machine, ta machine / Lé-o-nar-do ! / S’est encore noyée dans l’eau /
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