Veillez à bien suivre toutes les instructions

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Version 1 :

INSTRUCTIONS : Repérez, dans le fouillis que représente le paquet après une livraison longue distance, la petite pièce métallique en forme de vis. C’est une vis. A l’aide d’un couteau pointu, utilisez-la pour tenter de fixer ensemble deux morceaux de plastique, au hasard. Répétez l’opération autant de fois que possible en tâchant d’agglutiner ensemble tous les éléments. Une fois un genre de coque assemblé, penchez vous sur la partie électronique de l’appareil. La plaque de transistors étant quasi soudée, il ne vous reste qu’à la passer sept minutes au micro-onde, après l’avoir subrepticement enduite d’huile d’olive. Tailladez ensuite une fente dans la coque plastique et forcez les circuits imprimés à l’intérieur à l’aide du talon de votre chaussure. Branchez.

Version 2 :
Monsieur Henri avait de l’instruction. On disait qu’il était allé aux écoles. Il n’en parlait jamais, c’était comme un secret honteux, mais plusieurs personnes affirmaient qu’il avait chez lui des livres. Les plus anciens seulement, qui se comptaient chaque été un peu moins, connaissaient l’histoire du petit Henri d’alors.
Une auto, la première que le village ait jamais vue, était passée un matin, à cahot, sur la route pavée. Elle s’était arrêtée près de l’église et en étaient descendus des messieurs à la mode de la ville et une dame chapeautée, paraît-il, il fallait voir comment. Ils déjeunèrent à l’auberge, sans faire d’histoire et disparurent deux heures plus tard dans un fracas de tonnerre. S’était-il caché dans l’auto ? L’avait-on pris de force ? Le vieil oncle d’Henri l’avait-il vendu ? Toujours est-il que le garçonnet s’était volatilisé en même temps que les citadins.
Il revint des années plus tard, à la mort de son aïeul. Il était mis comme un monsieur, chapeau, gants. Mais avant la cérémonie d’enterrement, il alla se changer dans la maison dont il héritait et où il devait finir sa vie. Il passa un pantalon et une chemise de l’oncle et on ne le vit plus jamais habillé autrement.

Montage Ange7.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Camarades, c’est la grève.
C’est la grève. Nous sommes, les amis et moi-même, mais surtout eux, eux d’abord, enfin nous, le groupe,
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Eclat, deux voies

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version 1 :
C’est son port, d’abord, qui étonne l’œil. Il attire à lui le regard comme la ferraille l’aimant. Son poitrail, par l’avant, est si élancé, éclatant, qu’on le dirait prince de sang. Quand il passe plus près, son profil de camé, électrise. La surprise vient de ses cicatrices, de ses traits imparfaits. Pourtant le mâle récit des ans que présage son visage laisse envoûté et séduit. Et toutes les têtes se tournent pour regarder s’éloigner son dos et ses épaules larges.
Et le souvenir qu’il abandonne est lumineux et palpitant : bien qu’il ne porte que des hardes, chacun l’a vu vêtu de blanc.

version 2 :


A chaque coup minuscule, chaque agression du marteau, la pierre perd une virgule de son embonpoint, un éclat de rien. Et tandis que du bloc massif émerge l’œuvre extraordinaire, le sol se jonche des victimes sacrifiées. Pas facile d’être philosophe, quand on est jeté au rebut. Comprendre que son éviction était l’action nécessaire pour transformer un tout vulgaire en une pièce raffinée, révélation débarrassée du superflu. Admettre enfin que l’univers, dont on fut sciemment arraché et par cette violence même, par fruit de cette cruauté, gagne en raison, gagne en beauté, accède à la postérité.

Photo « L’atelier de Brancusi » DR, retouches Ange7.

Mener le monde à la baguette

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Version 1:

Le satané machin ne tient pas. Il a beau serrer les phalanges, à s’en griffer la peau fine de l’entredoigt, rien n’y fait. La baguette de bois lui échappe aussitôt qu’il fait mine d’approcher la nourriture. La table est parée de petits plats. Du crabe cru dans sa coquille, du soja fermenté présenté en bloc de marbre, des filaments de méduse à l’huile, des champignons noirs qui flottent en leur saumure comme de larges nénuphars, des champignons blancs et filiformes, des pois noirs, des pois verts, l’intérieur de noyaux de ginkgo passés à feu très vif. Et, bol de neige immaculée, le riz. L’estomac grogne, l’étiquette lui interdit d’utiliser ses doigts, la fierté de demander une fourchette. Il est Tantale en Asie.

Version 2:
On reconnaît « la rue des Français » à ses nombreux restaurants, à ses pâtisseries, à ses marchands de vin et surtout à ses passants. Ils sont pâles et frileux, les yeux ronds. Et ils portent fréquemment, comme pour se parer en cas d’attaque, une longue baguette de pain croustillant. Qui sous le bras, qui dans le cabas, tous arborent le symbole tout puissant de leur incapacité d’adaptation. S’ils ne peuvent aller au pays, que le pays vienne-t-à eux ! La boulangerie, au reste, ne s’appelle-t-elle pas »Paris Baguette » ?

Version 3:
Merlin en ânonnant fait trembler sa large barbe blanche de mage. Ses mains semblent diriger un orchestre invisible. Elles ne répondent plus à sa volonté et volettent à leur gré. Elle font des entrechats et des saltos sous yeux mouillés et las. S’il le pouvait, si son corps le lui permettait, Merlin saisirait volontiers sa baguette, l’appuierait contre sa tête et déclencherait un éclair sublime et délétère. Mais dans ces conditions, pas question de se supprimer, il faut attendre son tour et endurer l’ironie d’être à la fois omnipotent et incapable.

Photo Ange7, Séoul 2007/08.

 

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Elysons ! (avec audio)
J’étais en chemin pour aller voter / Mais les gendarmes m’ont arrêté / Paraît qu’j’avais …
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La rage

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Version 1 :
La babine figée dans un rictus ironique, le renard avance en titubant. De sa canine à son pelage roux et luisant court un filet de bave qui semble un fil d’araignée un peu trop épais. Tout valdingue dans les yeux fous du pauvre animal. Il s’écroule sur un lit de mousse, il secoue les oreilles, pour chasser ces images tournoyantes. Il se sent las, le renard. Il ne veut pas abandonner mais sa tête est si lourde; la poser, un instant, sur ses pattes croisées… A ses dents, toujours découvertes, s’attachent quelques bulles, champagne de salive, puis un nuage de crème chantilly et bientôt tout un bain moussant. Enfin le monde, dans les pupilles brûlantes du renard fait un volteface fatal.

Version 2:

Tandis qu’il s’approchait de Pierre, on sentait monter son emportement. D’où nous étions assis, on ne devinait pas bien pourquoi, l’avait-il provoqué ? Monsieur Paul avait fait les quelques pas, qui séparaient son bureau du fond de la classe,  en survolant les tomettes comme si c’étaient des braises. Planté devant Pierre, l’ire sembla d’abord lui avoir coupé la parole. Rouge comme une anglaise au soleil, les bajoues comme un hamster qui grignotte, il avait le regard indigné et ses naseaux soufflaient -presque- de la vapeur. Son cou, surtout, avait doublé de volume, comme s’il retenait à l’intérieur toutes les phrases que sa digne fonction lui empêchait, par convention, de vomir sur Pierre. Une veine, en particulier, voulait se faire plus grosse que le boeuf, et plus d’un, à son pupitre, croisait les doigts pour que cela arrivât. Enfin, une bonde lâcha, quelque part, à l’intérieur de Monsieur Paul et les mots se projetèrent hors de son corps. Mais ils étaient emmêlés et incompréhensibles, télescopés et broyés. Au ton de la voix, cependant, le message était clair : Monsieur Paul était très en colère.

Illustration Ange7.

Les lacets

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Version 1:


Le lacet au cou si lisse et aux pattes resserrées
est un serpent qui se glisse sans soucis dans les oeillets.
Il fait des tours et se croise sans toujours se saluer
mais sans se chercher de noises sûr qu’il va se recroiser.
Car il n’a qu’un seul chemin et une seule escalade
et quand il parvient enfin, après force déroulade
au col : on lui tord le cou. On étrangle sa cadence.
On l’étire et on le noue en une élégante ganse.


Version 2:

Quand un lapin de rapine se retrouve accusé
Ses pairs sis dans la sagine organisent son procès
Malheur à lui s’ils estiment que le vol est avéré
Car alors la cour intime que le fautif soit lynché.

Le lacet, la cordelette, c’est le gibet du gibier.

Illustration Ange7.

 

Cabane

 

 

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Version 1:
Quand j’habitais au cabanon, le jour filtrait entre les planches disjointes et la pièce unique était toute peinte de cette marelle de soleil que le soir rendait oblique.

Version 2:
Quand on m’a mis au cabanon, mes jours se sont proprement enrayés, de colonnes en couloirs, de barreaux en rayures, tout a pris, rectiligne, la teinte grise de la grille.

Illustration Ange7.

Prise à parties

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Version 1:
Carré beige sur fond blanc, c’est du Klee domestique. Mais sobre et presque invisible. Et derrière l’à-travers, la porte, le passage, il y a l’énergie, née des eaux et des vents et des explosions titanesques, qui, distribuée jusqu’aux huis éclaire la vie en bien des aspects. Ronde face au regard vide de deux béances, benoites, inexpressives. Et le sentiment lointain qu’il ne faut pas y mettre les doigts, même si, c’est si tentant, qu’on l’a tous fait une fois.

Version 2:
Le poignet à quarante-cinq degrés, veines et tendons saillants. Les doigts-tenailles refermés sans appel sur le tissu le pressent dans la paume. Ils étreignent pour ne plus lâcher qu’à l’instant électrique où, l’énergie libératrice née à la base du dos, et bientôt distribuée jusqu’aux épaules, enverra d’une roulade voler l’adversaire à l’autre bout du tatami.

Illustration Ange7.