Rebonds

© Ange7

tu es porté par la colère
et sur elle tu rebondis
comme le galet sur la mer
mû par ta seule frénésie
mais gare au retour sur la terre
gare au mal qui s’appesantit
car si tu crois avoir souffert
tu risques fort d’être surpris
sur tes épaules l’univers
va délester tout son fourbi
tu redeviendras cette pierre
retrouveras ton inertie
et pauvre caillou sans mystère
tu couleras sans faire un bruit

Illustration Ange7.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Par-devers soi
Ô ma magnanarelle, / Chaussons et tablier blanc / Grimpe au mûrier en chantant
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Autour du feu

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Version 1 :

De sa courte trompe, le soufflet, fait rougir les braises. Il ne paye pas de mine, fin rangé, mais quand il se déploie, quand son torse de cuir se désacordéonne, il a la carrure d’un Hercule. Il éole alors le feu avec force, provoquant une danse de cendrettes. Il rend au bois presque éteint une vigueur dernière qui le dévorera jusqu’au charbon. Sa colère passée, le soufflet se replie et s’efface presque, brun et suie, posé dans la cheminée contre les briques réfractaires, noircies d’hivers.

Version 2 :

Le soufflet, bien posé, fait venir rouge la joue. Le sang monte d’abord au coeur, en une surprise révoltée, puis il grimpe au cerveau, enflammant les sens, enfin il gagne tout le visage, se répand, et la marque distincte de la main apparaît, écarlate, sur la peau de lait. La honte ou la colère, c’est selon, retiennent avec peine les larmes qui font étinceler les yeux. Et tandis que le bras du soufflet retombe sans victoire, la lèvre tremblante de la victime semble maugréer sans voix une malédiction.

Photo DR, retouches Ange7.

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Par ailleurs, l’année dernière, à la même heure : Da Code (avec audio)
Lé-o-nar-do ! / Ta machine, ta machine / Lé-o-nar-do ! / S’est encore noyée dans l’eau /
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L’amiral

amiral21.jpg

– “Et à part ça, tu n’as rien de mieux à faire ?”
Le visage triste à qui s’adressait cette remarque leva mollement les yeux sur sa mère. Elle était assez forte pour porter deux troncs d’arbres et assez large pour lui cacher complètement le soleil. Il cracha un bout de paille mâchonnée et se leva, puisque c’est ce qu’elle voulait.
Il marcha à pas lents, comme un somnambule, hésitant à chaque instant entre virer à droite ou virer à gauche et continuant invariablement tout droit. Sa route se fit ainsi jusqu’au premier obstacle : un pommier qui couvrait d’une ombre propice une large partie du jardin. Il s’assit au pied de l’arbre, s’endormit avant même d’avoir fermé les yeux et se mit instantanément à rêver.
Il était sur l’océan, sur un bateau, en habit blanc, les cheminées crachaient un épaisse fumée grise, il était fier, le nez pointé sur l’horizon, le coeur plein de courage, heureux aussi, ses boutons étaient en or et brillaient à ses manchettes, sur la tête, une casquette et dans son dos, sur les flots, en habits blancs, un long sillage.
Il avançait ainsi sans efforts quand le tonnerre se fit entendre.
– Encore ! Mais tu ne sais donc que dormir ! Cela ne te suffit pas de ne pas travailler ? Il faut encore que tu gênes les autres ? Allez, ouste, vas-t’en plus loin au lieu de te prélasser sous les yeux de ceux dont le front sue.”
Cette fois, pour sa harangue, la grosse femme avait délaissé le ton sarcastique habituel pour piquer une vraie colère. Il ne fut guère plus sensible à ces mots pour autant. Avec la grâce d’un pélican infirme, il se releva et entreprit à petits pas d’explorer l’est du voisinage immédiat, puisque c’est ce qu’elle voulait.
Avançant prudemment, il redoutait de rencontrer d’autres enfants car ceux-ci étaient toujours cruels avec lui. Ils lui faisaient faire des tours idiots qui le fatiguaient pour trente jours au moins.
Bientôt, sans même s’en apercevoir, il fut de nouveau, au pays salé de ses songes, l’admirable amiral, seul et libéré de tout, grandiose.

Photo Dominique Le Quéau.