Un autre rendez-vous

a full moon

On s’y trouve à la nuit, en un piquant secret, le corps couvert de bure, tête encapuchonnée. Une mince trouée de la dense forêt abrite le conseil sous la lune complète. Le silence intégral s’impose tout d’abord. Si le vent est levé on écoute son brame, et comme il fait trembler les feuillages alentours. Ou quand la pluie s’invite à l’obscure soirée, c’est son chant sybillin qui tient lieu de débat. Pour le reste du temps, après des reflexions qui vont creuser en soi jusqu’empoigner le coeur, les échanges se font à filets de murmures. On partage avec foi le récit des malheurs qui nous sont advenus, les revers amoureux, à nouveaux essuyés. On convient qu’être humain est état pathétique, reconnaissant en nous les stigmates profonds de la médiocrité. On se soumet passifs au joug des éléments et accepte aisément cet esclavage exquis que les sentiments bruts exercent sur nos âmes. Enfin, avant le jour, l’assemblée se sépare mais non sans s’accorder des adieux solennels : qui sait qui survivra tout un cycle lunaire et pourra assister au prochain rendez-vous de notre inconsolée ghilde des romantiques ?

Photo Ange7, Ramatuelle 2009.

* ° * // Et juste pour la halte, un article au hasard au milieu du bazar ! \\ * ° *

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Eclat, deux voies

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version 1 :
C’est son port, d’abord, qui étonne l’œil. Il attire à lui le regard comme la ferraille l’aimant. Son poitrail, par l’avant, est si élancé, éclatant, qu’on le dirait prince de sang. Quand il passe plus près, son profil de camé, électrise. La surprise vient de ses cicatrices, de ses traits imparfaits. Pourtant le mâle récit des ans que présage son visage laisse envoûté et séduit. Et toutes les têtes se tournent pour regarder s’éloigner son dos et ses épaules larges.
Et le souvenir qu’il abandonne est lumineux et palpitant : bien qu’il ne porte que des hardes, chacun l’a vu vêtu de blanc.

version 2 :


A chaque coup minuscule, chaque agression du marteau, la pierre perd une virgule de son embonpoint, un éclat de rien. Et tandis que du bloc massif émerge l’œuvre extraordinaire, le sol se jonche des victimes sacrifiées. Pas facile d’être philosophe, quand on est jeté au rebut. Comprendre que son éviction était l’action nécessaire pour transformer un tout vulgaire en une pièce raffinée, révélation débarrassée du superflu. Admettre enfin que l’univers, dont on fut sciemment arraché et par cette violence même, par fruit de cette cruauté, gagne en raison, gagne en beauté, accède à la postérité.

Photo « L’atelier de Brancusi » DR, retouches Ange7.